Avertissement.
Ce texte aborde des thèmes de maltraitance, de violence psychologique, de négligence parentale et d’automutilation. Il contient des images fortes et un langage brutal. Lecture déconseillée aux personnes sensibles à ces sujets. Il est une fiction cathartique et ne vise pas à glorifier la violence.
Me voilà devant toi, non pas agenouillé comme le voudrait la tradition, mais dressé et vêtu de fureur. Si j’incline la tête, c’est pour assister à ta longue et douloureuse mise à mort. Toi, la putain sans visage, le parasite infectieux et débile, je te salue — non en fils, mais en bourreau.
Ce jour n’est pas le tien, même si la foule t’honore. Je suis le gladiateur qui a survécu à tes coups. Je me souviens de tout : j’ai été ce bébé perdu dans tes errances égocentriques et lubriques, ballotté comme un sac d’os entre tes bras indifférents. J’étais là quand tu as jeté ma petite sœur aux ordures publiques, comme on jette les abats d’un sacrifice aux corbeaux.
J’étais là quand tu m’affamais, me laissant croupir indéfiniment dans mes propres excréments, tel un esclave oublié dans les latrines de Rome. J’étais là quand mon frère, à six ans, volait à l’étalage pour nous nourrir, tel un jeune voleur des bas-fonds de Subure.
Et chaque soir venait le pire des supplices : le venin de ta voix. Tu te glissais près de mon chevet pour susurrer à l'enfant que j'étais des horreurs sans nom, des monstruosités distillées pour briser mon âme. Tu cherchais à arracher la moindre once d'humanité en moi, gravant la laideur dans mes nuits pour que je devienne à mon tour le monstre que tu projetais.
J’ai été cet enfant vendu pour demeurer derrière les barreaux ; rongé par la peur et la douleur, comme un martyr livré aux lions de Néron. Mais les lions, eux, tuent d’un coup de griffe. Toi, tu as choisi la lenteur.
J’ai été cet adolescent qui aurait jubilé de te massacrer pour en faire un récit digne des tragédies de Sénèque, où le sang coule en abondance et où les dieux se détournent, indifférents.
Et j’ai été ce jeune homme consumé par la honte et la folie, en me tailladant les poignets pour me vider de cette impureté insinuée, pour me réapproprier ce corps spolié, comme un prêtre d’Isis se purifiant par le feu.
Aujourd’hui,
je suis cet homme inconsistant qui se refuse à exister, souillé par
tes chairs et infecté par tes fluides. Tu as frappé avec tes mots
comme avec des dagues, tu as empoisonné l’air que je respirais, tu
as corrompu jusqu’à mes rêves. Mais j’ai tenu bon. J’ai
appris à parer tes coups, à retourner tes propres armes contre toi.
Et quand tu as cru m’avoir terrassé, j’ai ri.
Et puis est
venu le coup de grâce.
J’ai brisé le sceau de ta descendance, veillant à ce que le poison distillé en moi se perde dans le gouffre de l’oubli. J’ai œuvré toute ma vie pour ne jamais t’offrir d’héritier sur l’autel de ton égocentrisme.
Parce que tu avais jeté ma petite sœur aux ordures
comme un déchet de voirie, j’ai pris la peine de boucler la boucle
: j’ai confié ma semence aux égouts de Rome, là où finissent
les déjections des empereurs et des putains. C’est là que finit
ta lignée, entre les immondices et l’oubli, comme une flamme
étouffée sous la cendre.
Ta malédiction s’arrête avec
moi.
Je suis le dernier des miens, et tant pis.
Je crache sur l'ombre hypocrite que tu affichais à l'église, devant ton Dieu. Quelle ironie que ce dieu que tu priais entre deux amants puisse t'absoudre de tes actes immondes. Je sais où tu as été ensevelie, et je viendrai, un jour, pisser sur ta tombe avant de quitter cette terre.
Toi, tu n’as jamais été qu’un monstre, et les monstres, on ne les enterre pas : on les laisse pourrir, festin pour les mouches ; on efface jusqu’à leur souvenir.
Aujourd’hui,
alors que la foule psalmodie son culte aux mères, je me tiens
debout, seul, au centre de l’arène vide. Le sable a bu notre sang
à tous les deux, et le
mien était le dernier à couler.
Mais
un seul de nous deux respire encore.
Je suis le
dernier gladiateur.
Je suis celui qui a survécu.
Et je
suis lavé.

Pas de dissonance ici. Votre texte est admirable. Chaque mot a été choisi avec soin et vos phrases remises sur le métier pour être ciselées à la perfection. Vos images sont fortes, mais il le fallait pour illustrer la situation.
RépondreSupprimerMme Chapeau. J'ai passé des heures et des heures à triturer mon texte original pour arriver à le faire entrer dans la forme qu'impose la déontologie internet. L'original est bien plus direct, cru... Mais bon, il est question de rendre hommage, selon cette journée attribuée. Douce journée à vous.
SupprimerJ'ai aussi eu une mère qui dès ma naissance m'a considérée comme un poids, "celle de trop" alors qu'elle voulait se barrer de son mariage. J'ai passé mon enfance à entendre dire que j'étais une "erreur 404", ce qui a engendré chez moi cette dualité de fureur d'exister et de "excusez moi d'exister". J'ai toujours considéré sa bouche venimeuse aussi. Après avoir découvert Bazin, je l'ai longtemps surnommée Folcoche. Mais le pire était à venir. Quand je suis devenue mère, elle a décrété que je n'étais pas capable de l'être et m'a accusée de tous les maux de mon enfant : le destin a voulu qu'il soit neuroatypique, mais elle ne voulait rien entendre, "c'était forcément de ma faute". Elle avait distillé le doute dans la tête de mon fils ado en lui répétant quand elle le voyait "ta mère n'est pas capable". Pour moi, cela a été pire que mon enfance car j'aime mon enfant par dessus tout. Et surtout parce que je menais ce parcours du combattant seule avec lui. Encore très récemment, elle m'a dit que je n'aurais pas dû avoir d'enfant. Forcément, il ne correspond pas à son image d'Epinal, donc "il ne sert à rien" dans son équation. Et moi, dans mon for intérieur, je souris : j'ai appris à respecter, aimer et être fière de l'atypisme de mon fils qui lui fait faire de grandes choses pour le monde (en dénonçant les travers) et en osant Etre malgré les regards, les consensus et autres fatras absurdes que notre société a érigés. De toutes ces souffrances, j'en ai déduit que nous sommes confrontés à ce que nous devons apprendre ici bas. Alors j'ai "appris". J'ai considéré que tout ce venin venait d'elle, il suffisait d'éviter le jet. Après des années d'introspection, j'en suis arrivée à être totalement en paix avec çà. Ce qu'elle est, fait et dit ne m'appartient pas. Ce sera entre elle, sa conscience et Dieu. Moi, j'ai fait ce que j'avais à faire : je lui ai pardonné tout en me protégeant. Aujourd'hui, elle a 80 ans et vit à l'autre bout de la France. Je l'appelle tous les 15 jours, pose le téléphone et elle s'écoute parler. Je ne lui raconte strictement plus rien sur ma vie, donc, elle n'a rien pour se raccrocher. Je monte la voir une fois par an. J'ai réussi à me distancier, m'en foutre. Beaucoup de gens se sont détournés d'elle, mon fils ne lui parle plus depuis 2013. Je ne me sens pas prisonnière mais en même temps, je ne ressens plus aucune haine. Je m'en fous. Je fais ma part pour ma conscience. J'imagine que si j'ai eu une mère comme çà, je devais apprendre à m'aimer malgré tout et à pardonner. "Pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". La haine ronge ceux qui la ressent, même s'il y a des raisons valables au prime abord. Le plus beau cadeau qu'on puisse s'offrir face à la toxicité est de ne pas se laisser empoisonné, sincèrement, viscéralement. Quant à la fête des mères, chez nous, mon fils ne me la fête pas, car il estime que c'est une fête pétainiste, lui le militant engagé dans toute son âme et je trouve çà cohérent. Je l'ai élevé ainsi, à être cohérent avec le monde. Noel est une hérésie environnementale et esclavagiste pour une certaine population, un Treblinka pour les animaux. Les fêtes religieuses engendrant des massacres de masse de moutons et d'agneaux ne rendent pas grâce à Dieu. Quand je parle de tout çà, les gens me qualifient de rabat-joie. Alors que c'est pour l'amour du vivant, de la Nature, de l'humain que j'essaie d'établir une conduite respectueuse pour tous. Belle journée Jiru. Célèbre toi et sois célébré par les gens sincères, comme moi ici. Ton texte est magnifique, chargé de souffrances et de ressentiments. Tu les as déposés. Laisse les où ils sont. Ne les reprends pas. Tu n'as pas besoin d'eux. Personnellement, je me suis levée ce matin en oubliant complètement cette fête, et j'étais en paix en déjeunant.
RépondreSupprimerAvalon. Merci pour ce témoignage et ce détachement émotionnel. Ma narration est quelconque, elle n'est qu'une catharsis et une volonté à rester hors du groupe qui chante des louanges à leurs mères. Ce qui m'a permis de tenir, c'est bien ma différence avec les autres ; ce fut ma bouée de sauvetage. La haine et la fureur ont été le moteur de mon existence, et comme tout moteur, il faut le contrôler sinon il s'emballe et devient un danger pour le passager. D'une certaine manière, par cette narration, je rend hommage à la folie humaine, à son côté sombre... Je rajouterai ceci : mon texte s'adresse non pas à une seule mère, mais à deux. En effet j'ai fusionné deux personnes en une seule, deux femmes qui ne se connaissaient pas et dont l'ironie existentielle a mis sur mon parcours. Deux femmes à égalité par leurs monstruosités ; et l'étymologie de "monstre" n'est-elle pas : de "montrer" ? C'est ce que je fais ici, je montre que nous ne sommes pas libres, égaux, frères et sœurs ; que nos parcours ne sont ni comparables, ni communs.
SupprimerQuand j'ai remonté l'historique de la fête des mères, je m'étais d'abord arrêté à Pétain (conditionnement scolaire et du consensus politique du "roman national"). Toutefois, on fêtait "les mères" bien avant jusque dans l'antiquité (d'où ma référence sur l'antiquité)... Ainsi, je n'ai pas scandé ce que le groupe nous dicte de penser ou de dire. J'ai une profonde aversion du groupe, quel qu'il soit.
Bonne journée à toi, je retourne à mon corps qui me malmène ; et certainement pas à la chose qui m'a mis au monde et sa sœur jumelle qui n'a rien à lui envier.