Dissonance
La dissonance, c'est ce décalage permanent entre le récit officiel — celui des institutions, des critiques unanimes ou des morales de salon — et le vécu brut. Je n'ai rien à vous vendre, et je ne cherche pas votre empathie. Je consigne. Si mes mots résonnent avec vos propres silences ou vos propres doutes, tant mieux. Si vous préférez la fuite ou la simulation de compréhension, la porte est restée ouverte derrière vous.
mercredi 8 juillet 2026
mardi 7 juillet 2026
La transmission
« Si cela te tente, concernant l’histoire de ta mère et de moi-même, je te laisse l’adresse de mon blog. Il restera quelque temps, une fois que je serai passé de l’autre côté de l’horizon. »
Mon neveu s’esclaffe en me taquinant : « Un blog ? Ça existe encore, ça ? Même les vieux abandonnent ce truc désuet ; comme ils ont abandonné le Minitel à leur époque ! »
Le neveu n’a pas tort ; le neveu fait lui-même une erreur. Je n’ai pas eu envie de lui retourner son engouement pour Facebook, un autre instrument boudé par les jeunes…
Même les journaux intimes furent, sont ; puis disparaissent. L’expression, le ressenti : tout cela cherche à se transmettre via l’auteur et sa satisfaction égocentrique. D’autant plus s’il a une descendance.
Je n’ai pas de descendance ; j’y ai veillé tout au long de ma vie.
Les humains sont-ils des narcissiques, avec leurs « je », « moi », « j’ai vu », « je sais », etc. ? Où commence, et où s’arrête, l’indécence ? Où se situe la limite à partir de laquelle les hypothétiques lectrices et lecteurs renoncent à poursuivre leur lecture ?
Le vivant n’est pas figé ; il est constamment en mouvement, physique et mental. Même les anciennes traces du passé s’effacent d’elles-mêmes, qu’il s’agisse de tableaux, de statues, de choses que l’on disait intemporelles.
Celui qui grave une trace le fait-il pour lui-même, pour magnifier son passage ; ou pour laisser un message à celles et ceux qui veulent l’entendre ? Elle ou il clamera sa sagesse, sa belle vérité, son droit à l’existence, son droit à la liberté, sa victimisation.
Comme si autrui avait cure de leur avis.
Puérilités intergénérationnelles. Nous n’avons aucune valeur intrinsèque ; nous nous berçons de sophismes, nous voulons exister.
Immaturité.
dimanche 5 juillet 2026
Confrontation
Il fallait que je sorte pour ravitailler mon frigidaire. Aucune envie d’aller à l’extérieur. J’ai grimpé dans cette carcasse qui me sert de véhicule, et en roulant je me rends compte que tout ce qui m’entoure n’est que volumes fixes ou mobiles, pour la plupart mécaniques.
Sur le parking, un frisson me traverse : quelqu’un va sûrement m’aborder. Comment vais‑je réagir ? Il me faut brider le démon en moi. J’avance précautionneusement, essayant de ne pas river mon regard dans une direction précise. Les volumes qui se déplacent autour de moi sont organiques.
Jadis, je cherchais à discerner ceux qui pourraient être agressifs ou violents. Ce matin, je me moque éperdument de leur potentiel dangereux : je crains seulement le contact.
J’ai pu esquiver une ancienne connaissance à l’entrée du magasin, me faufilant derrière un volume organique suffisamment lent pour m’effacer de l’autre regard, en mendicité de mon hypothétique reconnaissance.
Dans la surface de vente, je sais où aller. Je ne dois pas traîner dans cet environnement ; mes sens sont en alerte, bientôt au point de saturation. Toutefois, je ne peux pas presser le pas : quelque chose perturbe mon sens de l’équilibre, mon orientation dérive comme un compas qui s’affole lors d’une perturbation magnétique.
Je dois raccourcir mes foulées, les ralentir aussi pour ne pas attirer l’attention des volumes adjacents.
J’arrive enfin aux caisses. Je ne veux pas parler ; je ne peux pas parler. Je sélectionne les caisses automatiques. Au moment de franchir la barrière qui me sépare de la coursive, une voix se fait entendre dans mon dos, proche, trop proche : « Salut toi, ça va ? »
Mes lèvres sont scellées. Je me suis laissé surprendre. Mon système cardiovasculaire s’emballe, mes muscles se tendent. Je tiens les rênes de ma monture serrées, car mon corps veut fuir. J’arrive à tourner la tête en direction de la voix, sans rien dire.
J’ai dû croiser le visage de ce volume organique jadis. Certains traits me semblent familiers… ou pas. La chose émet un autre assemblage de sons que je perçois comme une phrase définitive : « Ah non, je vois que ça ne va pas. » Puis elle se détourne rapidement de moi.
Mon retour entre mes murs se déroule dans un brouillard de lumières et d’ombres, de flous et de clartés, à travers mes larmes.
Il ne me reste qu’à serrer les dents et attendre.
mercredi 1 juillet 2026
"Le dossier jaune" (2)
Je suis tombé sur les comptes-rendus de la consultation médico-psychologique du Centre Hospitalier Gui de Chauliac, à Montpellier. Datés de 1972. On y voyait Gilles, neuf ans, engoncé dans des vêtements du dimanche, croisant les bras et baissant les yeux pour jouer l'enfant sage, pendant qu'il se trémoussait nerveusement sur sa chaise, les ongles rongés jusqu'au sang.
L'examen de la psychologue, Mademoiselle Be., révélait une intelligence normale, un Q.I. de 93. Mais sous les dessins d'enfants – un sapin de Noël joyeux ou un garde-champêtre faisant respecter la loi – le test du Rorschach crachait une toute autre vérité : une anxiété profonde, un sentiment d'être mal aimé, une agressivité intérieure refoulée.
« L'enfant semble peu heureux en famille où il se situe dans une position de rejeté et a adopté une attitude de franche opposition », écrivait le Dr Gr., le neuro-psychiatre ; en dénonçant un rejet massif de la gardienne envers l’enfant.
La gardienne, elle, s'était montrée volubile, drapée dans son bon droit. Elle accablait le môme devant les médecins : orgueilleux, ingrat, forte tête. Elle lui balançait en plein visage qu'elle préférait son frère et sa sœur.
Pour se défendre, le petit Gilles avait trouvé la seule arme à sa portée : « Je ne mange pas, ça l'énerve quand je mange pas ».
À l'école, ce n'était pas mieux. En CE2, le gamin était passif, humilié publiquement par un instituteur sournois, un certain M. Ca. Le piège se refermait sur lui.
Mais le pire restait à venir. À l'âge de dix ans, envoyé en séjour sanitaire pour l'été, le gamin est devenu une proie. Deux viols en l'espace d'une semaine. La première fois, la nuit, dans un dortoir plein, sous la menace d'un couteau tenu par un adolescent. La seconde fois, en plein jour, acculé dans les toilettes par trois adolescents. Personne n'a rien vu. Ou personne n'a rien dit.
Un éducateur m’a même confié autour d’un verre : « Bah, nous on se mêle pas des affaires qui se passent entre gosses ; faut bien qu’ils se défoulent. »
Le môme s'est muré dans le mutisme, devenant lointain, paresseux, absent ; fuguant à la moindre occasion.
Le couperet tombe le 27 décembre de la même année, deux jours après Noël. La nourrice appelle la D.D.A.S.S. et ordonne qu'on vienne chercher Gilles immédiatement. Le gosse ne prend même pas ses jouets avec lui : placement en foyer de l'enfance en urgence.
C'est le début d'un air de valse destructrice ; l'institution le change de foyer et de région à chaque rentrée scolaire. Entre les murs des foyers de l'enfance, derrière les grillages, les humiliations continuent, les violences aussi. Mais cette fois elles sont perpétrées par certains éducateurs ; et pérennisées par les autres adultes qui détournent le regard. Cela a duré deux ans et demi, avec une correspondance entre l'enfant et sa tortionnaire, histoire de conserver "un lien" !
J'ai tourné la dernière page du dossier, celle qui vous laisse un goût de bile dans la bouche.
Rentrée scolaire 1976. L'administration, dans sa grande sagesse bureaucratique, décide de réintroduire Gilles dans la famille d'accueil qui l'avait abandonné trois ans plus tôt. J’ai retrouvé les courriers de la nourrice proclamant vouloir récupérer le gamin par amour ; et de réclamer plus tard les retards de remboursement des frais…
Le revoilà parachuté exactement là où il avait été détruit, mais avec une nouveauté : un homme inconnu traînait désormais dans la maison, jouant le rôle de tuteur. Un type étroit du front, qui aimait jouer de sa ceinture pour remettre les choses à leur place.
J'ai refermé le dossier ; j'en avais assez lu pour aujourd'hui. D'autres enquêtes viendrait au sujet du môme, on me payait pour éclairer les zones d'ombres.
J'ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. Dans ce métier, on cherche des coupables, mais parfois, le coupable, c'est juste le système. Et pour le petit Gilles, le cauchemar ne faisait que recommencer.
J’avais besoin d’une bière, il y avait le bar d’en face ; fallait que j’évacue tout ça avant de rentrer dans mon deux pièces... J'éteignis le bureau, verrouillais la pièce et me précipitait dans l'escalier. J'entendais les cris lointains d'un gamin, quelque part à l'orée de ma conscience...
lundi 29 juin 2026
"Le dossier jaune" (1)
La pluie de fin de soirée frappait contre les stores en plastique de mon bureau, rythmée par le ronronnement fatigué du néon publicitaire d'en face. Sur mon bureau en skaï, entre un reste de café froid et un cendrier plein, s'étalait un dossier jaune de la Direction de l’Action Sanitaire et Sociale. Rien que le titre appelait un passé poussiéreux ; un dossier qui puait la misère ordinaire et les destins brisés avant même d'avoir commencé.
Je l'ai ouvert. Le nom s'affichait en lettres dactylographiées : Ba. Gilles, né en 1963. Un gamin pris dans les engrenages d'une machine administrative qui broie les âmes en silence.
Les premières pages se lisaient comme un constat de sinistre. Admis à quinze mois à peine avec presque aucune information, si ce n'est un accouchement prétendument normal. Des parents déchus à deux reprises de leurs droits parentaux, dont les minutes du dernier jugement attiraient mon attention :
« Attendu que de mauvais traitements sont fournis sur le compte de la dame Ba. dont la conduite et la moralité font l'objet de nombreuses critiques et qui compromet par des exemples pernicieux, un défaut de soins et surtout un manque de direction nécessaire, la sécurité et la moralité de ses enfants... Attendu qu'en raison des déficiences du milieu familial, il échet de déclarer Louis et Georgette Ba. déchus de la puissance paternelle à l'égard de leurs enfants nés et à naître. »
Le gamin débarque aux Affaires Familiales en état déficient : un retard de développement, une laxité des genoux, une otorrhée.
À dix-huit mois, en août, on le parachute dans un placement nourricier. Le gamin ne marche pas, pèse à peine dix kilos. C'est là que la liste des maux s'allonge, noire comme une nuit sans lune :
• Symptômes somatiques : Éczéma, impétigo, otites à répétition, diarrhées chroniques, énurésie et encoprésie.
• Retards flagrants : Il ne marche guère avant deux ans, ne parle qu'après trois ans.
• Troubles du comportement : Une « avidité alimentaire » frôlant la boulimie et un comportement qualifié de « sauvageon » et craintif, agressif envers les étrangers qu’il cherche à mordre.
Au début, la gardienne – une femme divorcée avec deux ados à charge – joue les saintes. Elle se montre patiente, chaleureuse en apparence. Vers quatre ans, Gilles s'assagit un peu, s'épanouit, commence l'école. Mais le vernis n'allait pas tarder à craquer.
Lors de mes différentes enquêtes auprès de l’entourage, la réalité devenait encore plus sordide. Tous les soirs, la gardienne le langeait sur la table de la cuisine. Et pendant qu'elle le nettoyait, elle lui distillait son venin, en tête-à-tête :
• « Ton père est un lâche et un ivrogne qui vous a abandonné. »
• « Ta mère est une femme frivole qui couche avec n'importe qui. »
• « Tu es là, toi et ton frère, pour l'argent ; je voulais garder une fille... mais la D.A.S.S. ne voulait pas vous séparer. »
• « Tu n’es qu’un déchet vivant ; personne ne peut t’aimer et personne ne t’aimera. »
À sept ans, Gilles a explosé. Opposition violente, refus de se nourrir, crises de nerf, crises d’angoisse et de larmes, refus de se langer lui-même. Il s'est mis à chercher le danger, à flirter avec le camion de trop : traverser la nationale en courant sans regarder, s'isoler sur la digue du port au risque de tomber à l'eau.
(A suivre...)
dimanche 28 juin 2026
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