jeudi 8 octobre 2026

Cinquante-et-un jours plus tard

 


   Le 21 juillet 2026, un imbécile a mis volontairement le feu en garrigue, dans la zone varoise qu'on appelle "le Gros Bessillon"... 

 

   Ce feu durera jusqu'au 18 août, détruisant 5700 hectares de garrigue, de bois et de parcelles agricoles ; des milliers de gens évacués, des maisons entièrement détruites, impactant plusieurs communes et mobilisant pratiquement onze mille cinq cent hommes : soldats du feu, militaires, et bénévoles. 

    Fort heureusement on ne déplore aucune victime humaine. Je préfère éviter de parler des pertes animales.

 

   Je n'aborderai pas le côté judiciaire de l'affaire, la France étant laxiste envers les pyromanes ; et heureusement pour eux, les gens de mon espèce ne gouverne pas l'état français. 
   Je ne m'inquiète pas non plus des indemnisations aux sinistrés ; notre système de solidarité obligatoire "social-communiste" fera en sorte de les dédommager au détriment des autres citoyens.

 

   Malgré l'impact catastrophique, la nature s'en relèvera. Même sans l'aide humaine, elle s'en remettra. Je pense souvent aux écolos qui prennent prétexte que l'homme détruit la nature.

 

   L'homme est sacrément prétentieux pour penser avoir le pouvoir de détruire la nature. La nature sera témoin de notre extinction, quoi que nous fassions. Alors les slogans écolos devraient corriger leurs formules pour être crédibles.

 

   Cinquante-et-un jours après cette calamité, l'odeur de brûlé est vive, presque insoutenable par endroits. Certains accès restent fermés à la circulation, par mesure de sécurité : risque d'éboulements entre autres...


mardi 6 octobre 2026

Ronceveaux mieux que deux tu l'auras

     Décidément, "le roman national" n'est pas mon livre de chevet. A mon époque, sur les bancs d'école, l'Histoire nous était contée avec pas mal d'aplomb, des récits épiques comme ceux de Clovis, de Roland de Ronceveaux, de Jeanne d'Arc, etc. L’Éducation Nationale imprimait aux frais du contribuable des versions "au doigt mouillé", et personne n'y trouvait rien à redire.

   Roland de Ronceveaux, justement, semblait être un obscur nobliau, inconnu au bataillon de la lignée impériale ! La bataille mettant en avant les perfides Sarrasins n'avait pas de Sarrasins dans le coin... et il y avait d'autres nobliaux avec le Roland qui chaussaient plus grand que lui : le maître d'hôtel du roi (oups, le Charles n'était pas encore empereur), le comte du Palais... là où un Roland n'était qu'un comte des marches de Bretagne !

   - « Euh... mais... euh... Pas de neveu, pas de Sarrasins, pas de vengeance impériale ?... » (Déception et effarement absolu.)

   Les neveux de Charlemagne, s'étaient tirés avec leur mère quand le frère cadet de Charles était mort en pleine santé, à vingt ans, d'un saignement de nez ; sept ans avant Ronceveaux ! Tout ce beau monde avait filé à l'anglaise chez les Lombards, auxquels Charles leur fait la fête, au sens péjoratif, quelques années plus tard. Vous disiez ? Ils auraient pu hériter du trône de Charles qui s'en est emparé à la mort de leur père ? Oups !

   C'est environ trois cents ans après la bataille (!) que la politique et la religion s'emparent de l'escarmouche de Ronceveaux... Avec "La Chanson de Roland", on va motiver la troupe des Croisés, leur donner un bon scénario, une ligne à suivre, une motivation quotidienne pour baver de sainteté en trucidant les Sarrasins, ou les Maures ; en clair : les Musulmans.

   Voilà donc le « Roland arrangé » assis à la Table ronde avec son pote Lancelot ; on lui refile au passage une filiation : il est le neveu de l'empereur Charlemagne (une manière de rappeler par la filiation que tout chevalier qui prête serment peut devenir un héros et entrer dans l'Histoire, s'il sert avec bravoure son seigneur et maître, surtout s'il trépasse en gardant sur les lèvres le nom de Jésus-Christ !)...
   L'insignifiant commandant des marches de Bretagne, Roland, reçoit donc une promotion de haute lignée.

   ( « — Mais ce n'étaient pas des Sarrasins, c'étaient des Basques, mon pote !
         — Ouais, eh bé les Croisés, eux, comprennent si tu gueules : “les Sarrasins !” ; par contre si tu l'ouvres en criant : “les Basques !”, tu vas prendre des jets de godillots !               — Ok, les Sarrasins, ça porte bien ; et puis c'est dans le scénario... » )

   Bref, d'un Roland quelconque, on fait un neveu de l'Empereur et une icône politique, religieuse, ludique et littéraire qui continue de chevaucher au travers des siècles ; dans son armure étincelante ; au nom des nationalistes ou des religieux bien malhonnêtes à mon goût…

   A savoir si les livres d'Histoire du XXIe siècle trimballent encore des conneries politiques ou religieuses pour enfumer les générations qui viennent...


Réf. : 
 - Le début du règne, une rivalité fraternelle » par Denis Hayot
 - « Roland à Ronceceaux, de la résistance au sacrifice » par Aurore Chemama (revue « Les Dossiers de la Marche de l’Histoire »)
 - « Ronceveaux, une défaite victorieuse » par Francis Dréer (revue « Les grandes batailles de France »)



dimanche 4 octobre 2026

La lice

   Oyez, oyez, braves demoiselles d’une époque oubliée. Arrêtez‑vous un instant à mon humble stand, et venez éclairer de votre sagesse ancestrale l’obscurité où se débattent ces damoiseaux désespérés…

   Il était une fois un jeune puceau qui s’avançait dans la vie. On lui contait sans cesse des histoires où l’on réveillait des princesses en les baisant dans leur sommeil. Oui, c’est bien ce que disent les écrits ; ne faites point les gros yeux.

   Le voilà donc dans l’antichambre, juste avant que la porte ne s’ouvre sur la lumière. Il n’est pas seul : d’autres jeunes mâles sont en lice, et dans le fatras des « gestes amoureuses », il est dit qu’un seul atteindra le Graal de l’amour.

   Nos pur‑sang, nerveux et inquiets, se préparent : le tournoi va commencer. Chacun soupèse sa lance, la mesure, la compare. Dans les tribunes, sa Dame évaluera la prestance, l’élégance, la longueur et la robustesse de l’armement. Bon sang, mais quelles sont les règles ? Ils n’en savent guère.

   La veille, dans les tavernes du comté, ils ont tendu l’oreille. Pour deux sous (et pas par dessous), les gueuses les ont embrouillés : « C’est la longueur qui compte », dit l’une. « Que nenni, jeune seigneur, c’est la manière de tenir la lance », dit l’autre. Et les conseils s’enchaînent : « Tenez la bride et fouettez la croupe », ou encore : « Dressez l’oriflamme sur le cœur et laissez‑vous porter au galop ».

   Au final, les damoiseaux sont plus perdus qu’avant, et les damoiselles, elles, ramassent les deniers. S’il y a amour, c’est celui sonnant et trébuchant ; comme il est dit dans l’air du Temps « Bourses molles pour les indigents ! »

 

mercredi 30 septembre 2026

Newton versus la plastique

   Matin d’été parfait : soleil, café, bouées posées avec la précision d’un chirurgien suisse. Je suis prêt. Enfin… jusqu’à ce que débarque mon commando de stagiaires : une horde d’adolescents surexcités, persuadés qu’ils vont réinventer la voile, la physique, et probablement la gravité.

   Le thermique arrive pile à l’heure, comme un fonctionnaire modèle. Je rassemble la troupe autour du tableau noir pour leur expliquer l’empannage, puis ce moment magique où la bôme décide de traverser le bateau à Mach 2. Je trace des flèches, des schémas, des trucs dignes d’un doctorat en mécanique quantique. Je lâche la mise en garde ultime :
   « Attention, la bôme change de côté plus vite qu’un ninja sous Red Bull. Baissez la tête si vous tenez à votre boîte crânienne ! »

   Ils acquiescent tous… enfin, leurs yeux acquiescent surtout aux abdos et mini-bikinis du groupe d’à côté. Mes vecteurs cinématiques ? Invisibles. Leurs hormones ? En pleine rave party.
   Sur l’eau, c’est Mad Max : version pédalo. Huit dériveurs, des ados engoncés dans des gilets XXL qui les transforment en tortues ninja asthmatiques, et chacun persuadé d’être sur la ligne de départ du Vendée Globe. Moi, je flotte au milieu, sur la « sécu », moniteur zélé, l’œil de lynx.
   Et là… à trente mètres…

   Un équipage attire mon attention : Le barreur, Jacques, rit comme une otarie sous protoxyde d’azote, hypnotisé par sa coéquipière, une créature en bikini qui a décidé que le gilet de sauvetage n’était “pas esthétique”. Elle a même mis le foc au taquet, à l’encontre de mes consignes ! Jacques, lui, ne regarde pas la voile, alors que la manœuvre d’empannage est en cours. Il regarde la demoiselle. Intensément. Le torse gonflé, planté dans son gilet comme un piquet de tente. Le portrait du mâle alpha… version camping municipal.

   Mon radar à catastrophes hurle. Je passe en mode sirène de pompiers :
- « Jacques ! La bôme ! Fais gaffe à la bôme ! » Je fonce en sécurité, moteur hurlant comme un mixeur possédé. Jacques se redresse, sourire béat : « Hein ? »
- « Baisse la tête, Apollon ! »
- « Hein ? »
- « La bôme, génie ! »
- « Mais… c’est quoi la bôme ? »
   BOUM !


   La bôme traverse le bateau avec la délicatesse d’un coup de pelle dans une bagarre de bar. Elle cueille Jacques en plein vol. Le garçon disparaît instantanément dans un plongeon artistique digne des JO, triple salto, option “je n’ai jamais compris la physique”.
   Sa coéquipière reste figée, probablement en train de recalculer la position de Jacques dans l’univers.

   Jacques refait surface, légèrement sonné, gilet toujours en place, un filet de sang façon maquillage de guerrier Sioux. Je le récupère, lui colle sa main sur le crâne :
« Appuie fort ! Et arrête de sourire, tu vas perdre du sang par enthousiasme ! »
Je laisse mes huit dériveurs en plein milieu de l’étang, alignés comme des piquets de grève en attente de révolution.

   Bilan : Pompiers, cinq points de suture, une cicatrice qui fera fureur au concert de la base nautique, et une leçon gravée dans le marbre :

   Les hormones c’est puissant, la bôme… beaucoup plus !

 

lundi 28 septembre 2026

"kanpai" !

   Premier soir au Japon, premier soir à Hanamaki, dans le nord de Honshû. La région n’est qu’un enchaînement de rizières et de montagnes, une campagne tranquille où le temps semble avancer à pas mesurés. Toute la journée, j’ai suivi ma correspondante, ravie de m’exhiber comme une créature exotique venue d’un autre monde.

   Je suis arrivé dans la matinée, mon corps jurant que c’était la nuit tandis que mes yeux affirmaient le contraire. Puis le soir est venu, et mes yeux ont décrété qu’il faisait nuit alors que mon corps, lui, insistait pour dire que c’était la journée. Le décalage horaire, ce tyran silencieux, avait décidé de jouer avec moi.

   Me voilà dans le pub tenu par la mère de ma correspondante. L’endroit est animé : hommes et femmes chantent au karaoké, boivent, rient. Je sens les regards en coin, une curiosité presque palpable. Il faut dire que je suis le seul « gaijin » — peut-être même le premier qu’ils voient ici. Soudain, la patronne interpelle les clients ; tous lèvent leurs verres vers moi et lancent d’une seule voix : « Kanpai ! »

   J’ai bien compris qu’on porte un toast en mon honneur. Mon visage reste impassible, du moins je l’espère, car j’ai entendu dire que les Japonais lisent les expressions des Occidentaux comme dans un livre ouvert. Je lève mon verre à mon tour et, fidèle à ma réputation de Français sans éducation ni culture, je réponds d’un « tchin‑tchin » tonitruant.

   Le temps s’arrête net. Comme dans une scène de fiction où tout se fige, sauf le personnage principal. Le silence devient opaque ; les corps, les visages, les lèvres se pétrifient. Seuls les yeux bougent — tous, en même temps — s’arrondissant de stupeur. Puis le temps reprend, timidement d’abord, avant de laisser éclater les rires. Des éclats francs, des épaules secouées, des yeux qui se mouillent tant ils rient. Je regarde la patronne, encore figée, puis ma correspondante, soudain très gênée.

   Les corps se remettent en mouvement, les rires retombent, mais les regards continuent de ricocher vers moi. Alors la patronne, d’un air faussement innocent et dans un anglais aussi approximatif que le mien, demande :
« Pourquoi venez-vous de crier que vous aviez une petite bite ? »

   La chaleur m’est montée au visage d’un coup, me peignant en rouge vif. J’ai tenté d’expliquer que mon toast était une formule française, un raccourci culturel malheureux. Je me suis senti soudain très seul.

   Le reste de la soirée, quelques clients un peu éméchés sont venus s’asseoir près de moi, levant leurs verres et murmurant un discret « tchin‑tchin », comme pour me témoigner une forme de solidarité.



vendredi 25 septembre 2026

Ode à l'automne

 


Voilà que tu frappes à ma porte

Moins rigoureuse que précédemment

Et ta voix est beaucoup moins forte

Quand vient le firmament.

 

Tes habits sont d’une douce teinte

Ton souffle accompagne les feuilles qui tombent

Quand je te regarde enfin, il n’y a nulle feinte

Dans ce discret ballet qui s'accomplit dans l’ombre.



Celle qui t’a précédé avait des cheveux solaires

Elle écrasait tout sous sa caresse brûlante

Alors que ton toucher éteint subitement ma colère

Et dans mes soupirs tes cheveux de feu me hantent.

 

Tu es la troisième de ces visiteuses impromptues

 Alors que je n'accueille plus personne depuis longtemps

Mais comment pourrais-je t'opposer un refus

Lorsque tu drapes ta silhouette d'ocre et de vent ? 

 





 

lundi 21 septembre 2026

L'étrangeté du monde

   Le salon sentait la bière tiède et les amuse-gueules. Autour de la table basse, les étudiants refaisaient le cours de voile et les manœuvres dans le port, hilarité générale à l'appui. Gilles avait cédé aux insistances des universitaires à se joindre à eux : il était l’un des profs de voile, et il paraissait sympa. Ils avaient tellement insisté que s’en avait été gênant ; alors il avait fini par dire « oui » et se laisser conduire.

   Il était assis sur un tabouret, légèrement en retrait. Durant les deux premières heures, il avait scrupuleusement appliqué son protocole d'assimilation. Il avait opiné du chef huit fois, souri aux moments d'élévation de voix collective, et échangé deux phrases fonctionnelles avec une jeune femme prénommée Françoise, phrases qu'il avait formulées en calquant la structure syntaxique exacte de la question qu'elle venait de lui poser. Son devoir d'intégration était accompli. Le quota de présence sociale était atteint. Pour lui, l'air devenait trop dense, pénible sensoriellement. La pièce saturait de signaux inutiles : des rires sans raison valable, des bruits de verres, des émotions désordonnées. Le virus humain en pleine fermentation. Le bruit de fond devenait une vibration physique insupportable au niveau des tempes.

   Sans un mot, il se leva. Il profita d'un nouvel éclat de rire général, déclenché par une anecdote sur un bout coincé dans une écoute, pour glisser son corps le long du mur. Personne ne le vit changer de pièce, passer dans la cuisine. Il franchit le seuil du balcon et referma délicatement la porte-fenêtre derrière lui, coupant le son instantanément. L'air de la nuit était frais, silencieux. Il s'approcha du garde-corps et pencha le visage vers le bas. Un étage. Approximativement trois mètres cinquante de vide jusqu'au sol. Il avait fait cela maintes fois quelques années auparavant, quand il s’échappait à l’insu de tous.

   Dans l'esprit d'un humain ordinaire, descendre d'un appartement implique de reprendre ses affaires, saluer l'hôte, faire une formule de politesse pour s'excuser d'un départ précoce, et emprunter l'escalier. Pour lui, cette chaîne d'actions représentait un coût cognitif au-delà de ses moyens, et une perte de temps considérable. Le balcon offrait une sortie directe et imprévisible. Il évalua le tout : surface de réception, absence d'obstacles, flexion des genoux, absorption de l'impact. Le risque de blessure était improbable.
Il passa une jambe par-dessus la rambarde, puis la seconde. Il se suspendit par les bras puis se laissa tomber dans le vide sans une hésitation, sans la moindre montée d'adrénaline.

   Le choc contre le sol fut net, rapidement amorti par le déroulé de ses chevilles et de ses cuisses. Il se releva immédiatement, frotta son jeans d'un geste machinal et réajusta son pull léger. Au-dessus de lui, à travers la vitre, les silhouettes continuaient de gesticuler dans la lumière jaune du salon. Il les observa une fraction de seconde, comme un chercheur regarde des bactéries sous une lame de verre, puis se détourna.
Il était à trente kilomètres de chez lui. Il n'avait pas de voiture, pas d'horaires de bus à cette heure de la nuit. Cela ne suscita chez lui ni agacement, ni inquiétude. Il savait qu’il ne pouvait compter que sur sa détermination.

   Gilles régla son allure : six kilomètres par heure. Il lui faudrait exactement cinq heures de marche le long de la nationale pour regagner son appartement. Le mouvement répétitif de la marche allait calmer ses sens de l'agitation de la soirée.
   Il s'engouffra dans l'obscurité du bas-côté, le regard fixe, marchant d'un pas régulier et infatigable dans le silence de la nuit ; enfin débarrassé de l'obligation de ressembler aux autres.

 

Cinquante-et-un jours plus tard

     Le 21 juillet 2026, un imbécile a mis volontairement le feu en garrigue, dans la zone varoise qu'on appelle "le Gros Bessillon...