Il y a des êtres qui avancent dans la vie comme des combattants condamnés, un sabre invisible attaché à la hanche. Une lame trop vive, trop nerveuse, trop affamée pour rester sage. Un sabre né dans les braises du passé, trempé dans la peur, affûté par les cris qu’on n’a jamais laissés sortir. Une lame qui ne connaît ni paix, ni repos, ni silence.
Les traumatismes non traités sont comme ces katanas maudits dont on dit qu’ils frémissent d’eux‑mêmes. Ils vibrent sous la peau, grondent dans les veines, guettent la moindre faille. Ils ne laissent jamais le porteur respirer. Jamais. Car la moindre détente, la moindre baisse de vigilance, et la lame se réveille.
Alors on vit en état d’alerte permanente. On marche comme sur un champ de bataille, les sens tendus, le souffle court. On surveille chaque émotion comme on surveillerait un ennemi caché dans les fourrés. Car l'arme n’attend qu’un relâchement pour bondir hors du saya. Il menace les proches, les innocents, les gestes tendres. Il menace même celui qui le porte, prêt à lui trancher le cœur de l’intérieur.
Et quand les traumas deviennent impérieux, la lame frappe avant la pensée. Un éclair. Un claquement sec. Un iaïdō involontaire — dégainer, frapper, détruire. Le sabre jaillit comme s’il avait attendu ce moment depuis des années. Et le porteur, hébété, ne comprend qu’après coup. Trop tard. La lame a parlé. Elle a tranché ce qu’il voulait protéger.
Ce sabre intérieur n’est pas une métaphore douce. C’est une arme vivante, indocile, née d’un passé qui refuse de mourir. Une lame qui exige une tension constante, une vigilance inhumaine. Une lame qui finit par user le porteur jusqu’à l’os. Car nul ne peut vivre éternellement en posture de combat.
Mais un jour, peut‑être, le guerrier ose enfin affronter la lame elle‑même. Non pas en la dégainant, mais en la regardant. En reconnaissant ce qu’elle porte, ce qu’elle protège, ce qu’elle réclame. Alors seulement commence le véritable combat : non contre le monde, mais contre la bête qui vit dans l’acier.
Apprivoiser cette lame, c’est apprendre à survivre à sa propre histoire. À retenir la lame, c'est comprendre sa faim ; à lui retirer son pouvoir. Alors peut‑être qu’un jour, elle restera dans son fourreau. Non plus comme une menace, mais comme une cicatrice brillante. Comme preuve qu’on peut désarmer une arme qui voulait nous gouverner — et redevenir maître de sa propre vie.

Ce texte est remarquable. J'espère que vous réussirez à transformer cette lame en une belle cicatrice brillante.
RépondreSupprimerMme Chapeau, c'est là mon but d'existence finalement ; dominer la lame avant l'anéantissement.
SupprimerUn texte superbement juste.
RépondreSupprimerComme une méditation à la fois réaliste et espérante.
Redevenir maître de sa vie, de la place de la lame dans la destinée et d'être dans le fourreau, plus que dégainer pour des combats perdus.
Désormais protectrice par sa seule présence
AlainX, Une métaphore des traumas... comme tu le sais, rien n'est gratuit : tout à un prix qu'on ne peut éviter. Merci du commentaire.
RépondreSupprimerMagnifique texte, le dernier paragraphe est vraiment cinglant et percutant de justesse. Oui, apprendre à maîtriser cette lame intérieure. Pour ma part, j'ai vécu mes traumas différemment, plutôt comme une Don Quichotte, à brasser dès que cela n'allait plus. Mais j'en connais énormément qui sortent leur sabre pour un rien. J'ai appris à y voir leurs armes et non leurs âmes. Heureuse de découvrir ton blog.
RépondreSupprimerAvalon. Nous avons tous une voie différente face au traumatisme... Chacune de ces voies est difficile. C'est d'autant plus vrai lorsque les traumas s'accumulent... La destination de ces voies, est de vivre enfin au lieu de survivre. Merci de votre passage.
SupprimerQuel texte magistral ! Profonde réflexion, leçon de vie... Es-tu ジル avec qui j'ai déjà échangé ?
RépondreSupprimerMyrte, à la question je réponds "oui", "jiru" n'étant que l'écriture romane de ジル... Ce blog, je me dois de le dire ne sera pas toujours facile à lire... il a pour rôle de jouer une forme de catharsis. Merci pour la visite.
Supprimer« Pas toujours facile à lire »… peut-être… mais il y a une telle force de vie dans ton écriture et en toi, que j'admire la personne que tu es.
SupprimerM'admirer ?... Quelle folie que voilà ! Tout mon tableau de bord s'allume en rouge. Je ne supporte pas qu'on me regarde plus de deux secondes ; cela déclenche en moi un réflexe de défense irrépressible (d'où le post du "sabre qui impose la vigilance"... S'il y a quelqu'un à admirer, à respecter, c'est bien de toi : ta force à surmonter les difficultés, ta plénitude, ton empathie sont bouleversantes.
Supprimer"J'en ai terminé sur ce sujet" comme dirait Tom Hanks dans son rôle de "Forrest Gump". ;-)
« cela déclenche en moi un réflexe de défense irrépressible »<:em>
Supprimerce réflexe de défense (légitime) c'est pour protéger « quoi de toi » qui est si précieux qu'il mérite le combat ?
AlainX. Pour avoit été à l'écoute de tant d'âmes en peine, tu connais ma réponse : quand on chien a peur, il attaque. Le sabre Muramasa se nourrit de la peur de son porteur pour jaillir et frapper...
SupprimerJ'aime beaucoup ta dernière phrase. Redevenir maître de sa propre vie, je dirais même « devenir » maître , car c'est un long chemin que celui de l'émancipation : le détricotage de tout ce que l'on a entendu, appris, vécu, dans l'enfance.
RépondreSupprimerJ'aime aussi beaucoup la phrase « Nul ne peut vivre éternellement en posture de combat »
Je te souhaite de trouver un jour cette paix intérieure qui te fait défaut. Et de baisser la garde. Avant qu'il ne soit trop tard.
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Célestine. Du chemin et de la destination, lequel des deux est le plus important ?... Merci de ton écart.
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