jeudi 30 juillet 2026

"En écoutant au loin le sifflement du train" de Tanimura Shinji

 


Le moment arrivera où je pourrai enfin oublier

Comme s’ils n’avaient jamais existé

Les jours, où je n’ai fait que regarder sans rien pouvoir changer,

Je vivrai

Tout en gardant mon cœur fermé

Jusqu'au moment où je pourrais oublier,

Comme dans un rêve

En écoutant le sifflement du train au loin.

Je voudrais retrouver un jour

L'endroit où j'ai déversé ces larmes vaines

Et gardé un cœur d'enfant

Plutôt que d'avoir de la rancune

Contre cette femme qui m'a abandonné

En écoutant le sifflement du train au loin.

Je continuerai à vivre

Sans jamais trahir les autres,

Sans jamais me mentir à moi-même.

Si seulement le temps d'un rêve, d'une nuit,

Je pouvais passer cette nuit à pleurer

Où l'on entend un sifflement du train au loin ;

Cette ville où rien de bon ne m’est jamais arrivé.


mardi 28 juillet 2026

Sens dessus-dessous

 

 

Image générée par Copilot.

 

   Sacrés Français ! Ils ont ce talent unique pour s’enthousiasmer bruyamment, pour s’auto‑féliciter avec une constance admirable, et pour transformer n’importe quelle annonce en épopée nationale.

   Ce matin, alors que RMC ronronnait en fond sonore, une “information” présentée comme un séisme médiatique est tombée : Zinedine Zidane devenait l’entraîneur de l’équipe de France.
   On aurait dit qu’on venait de découvrir que l’eau mouille ou que le feu brûle.
Je ne m’attarderai pas sur Zidane : je ne le connais pas, il ne m’intéresse pas, et le football encore moins — surtout lorsqu’il se drape dans le bleu-blanc-rouge comme si cela suffisait à lui donner du prestige.


Ce qui m’a réellement interpellé, c’est l’enthousiasme institutionnel. Le Président de la F.F.F. s’est félicité de remettre « la meilleure formation de football au monde » entre les mains d’une légende nationale. Une formule si grandiloquente qu’elle ferait passer les slogans publicitaires pour des modèles de sobriété.


   À cet instant, je buvais du thé vert. J’ai failli le recracher tant cette envolée lyrique semblait déconnectée de la réalité. On peut admirer l’optimisme, mais il arrive un moment où l’optimisme ressemble davantage à un exercice de communication qu’à une observation lucide.


   Comme je ne suis pas le football, ni aucun autre sport, j’ai consulté le top 5 du classement mondial. La France y figure au 4e rang (l’avant‑dernier rang, à égalité avec l’Espagne et l’Uruguay), juste devant l’Angleterre. Et pourtant, on nous parle de « meilleure formation de football au monde ». Il faut croire que certains classements ne sont consultés que lorsqu’ils racontent l’histoire qu’on souhaite entendre ; ou alors, la F.F.F. à mis le tableau des classements… à l’envers !


   Tout cela rappelle les contes pour enfants qu’on nous servait généreusement à la maternelle : des récits simples, rassurants, où tout finit bien et où les héros sont toujours les nôtres. Certains semblent avoir conservé un attachement à ce genre de narration.

   (Je précise que je n’ai aucun sens de la patrie, restant en dehors de tout endoctrinement — à l’exception de celui de ma naïveté.)

 

dimanche 26 juillet 2026

Devant, dedans ou derrière ?

   J’essaie parfois de comprendre mes attitudes, quelles soient passées ou présentes. Il faut dire que j’ai passé des décennies à « vivre l’instant » ; au point où l’opportunité et la spontanéité, l’improvisation, étaient, et sont, de mise.
Toutefois cette attitude n’est jamais une situation d’avenir. Pourquoi ? Parce qu’à la longue, l’organisme met en place un processus comportemental « rapide », « facile » qui ne fait pas appel à beaucoup de ressources énergétiques et mentales. Du coup on restreint notre efficacité, notre progression mentale.

   J’affirme ceci sur le principe de la pratique de la voile : quand j’étudiais la navigation, on parlait alors « … d’être devant le dériveur, dans le dériveur, ou derrière le dériveur. » (Anticiper : être devant, agir : être dans, ou réagir : être derrière). Ceci n’engage que moi, bien entendu. Quand on agit on a déjà un temps de retard sur la situation ; quand on réagit on a deux temps de retard sur la situation. Il est évident que plus on recule, plus on s’handicape dans la réponse adéquate.

   Qu’en est-il de l’auto-dérision que j’affiche souvent ? Elle intervient « dans » l’instant. Cette auto-dérision est un résidu qui vient de « l’arrière » de l’instant : la timidité. Incapable de me mettre en avant, mon organisme a choisi de rester « en arrière ». Par exemple, marcher avec une autre personne m’incite à marcher derrière elle. Quelle que soit la personne. C’est aussi une manière de me cacher d’elle et, indirectement, de la garder en visuel…

   L’auto-dérision est parfois utilisée en avant de la situation. Lorsque j’ai changé de région et d’employeur pendant ma vie active, les « nouveaux » écopaient de surnoms choisis par les « anciens ». Sur ce coup là, l’auto-dérision m’a permis de choisir mon propre surnom plutôt qu’une tierce personne en choisisse un plus dévalorisant… J’ai en annoncé un (qui ne m’incommodait absolument pas) qui a séduit tout le groupe. Pendant des décennies, je fus « deux neurones ».

   Comme quoi, même un défaut peut être remanié de façon efficace pour réduire les effets négatifs de ce dernier. C’est un peu de la tactique comportementale...

 

(Me voilà à 23 ans... pour AlainX qui voulait une photo de Jiru.)


 

samedi 25 juillet 2026

Evanescence

Image générée par Gemini.  

 

Elles glissent dans ma vie, ombres de chair et d'or
Créatures de fureur, de muscles et d'efforts
Sous mon geste vibrant, un muscle se contracte
Des bêtes s'éveillent au premier point d'impact.

Sous l'ongle qui dessine un frisson sur leur dos
Elles cambrent l'échine et coupent leurs sanglots
La moiteur de leur flanc s'offre à mes doigts profonds
Un tressaillement d'aise agite leur menton.

Ma paume sent leur sang, sauvage, incandescent
Et le mien se retire, trop lointain, trop absent
Mes touchers font ployer la croupe qu'elles me tendent
Au râle de plaisir que leurs morsures commandent.

Leurs reins levés se tordent en un cri souverain
Ma bouche boit leur spasme et brise tout leur frein
Je sens sous mes baisers sourdre de leur liqueur
Tandis que je demeure étranger à leur cœur.

Et quand tout retombe, un silence revient
Un silence sans poids, qu'aucun élan ne tient
Je traverse leurs corps, leur moiteur, leurs secrets
Sans rien pouvoir garder, pas même un peu de paix.

Je retourne alors seul à mes nuits familières
À ces lieux sans contour où s'efface la lumière
Chaque corps pratiqué me laisse évanescent
Comme si leur abandon me vidait lentement.

 

vendredi 24 juillet 2026

"Le dossier jaune" (3)

   J’ai rouvert le dossier jaune du môme. Pas pour sauver qui que ce soit. Pas pour comprendre. Juste parce qu’il était là, posé sur le bureau comme une vieille dette qu’on ne peut plus ignorer.

   La soirée avait été un naufrage de plus : alcool tiède, conversations crevées, et cette cliente qui déversait ses théories de comptoir sur le karma. Le genre de conneries qu’on écoute quand on n’a plus la force de contredire.
   Sans ce dossier, j’aurais peut‑être fini la nuit dans un lit étranger, à chercher un peu de chaleur dans un monde qui n’en donne plus. Mais le môme méritait au moins que je reste lucide quelques minutes. Pas par héroïsme. Par décence minimale.


   Le môme… Chaque fois que je replonge dans son histoire, j’ai l’impression de remonter un fleuve de goudron. Rien ne surnage. Tout s’enfonce. Le dossier sentait le tabac froid, la misère, et les vies qu’on ne raconte pas. J’ai tiré une chaise, vidé le fond de rhum de mon verre, posé mes coudes sur le bureau. Les pages ont commencé à parler. Pas pour éclairer quoi que ce soit. Pour rappeler que le monde n’a jamais été tendre.

   Ça commence dès 1906. Mathilde Vi. vingt‑deux ans, pas de métier, pas d’avenir. Elle dépose son bébé à l’assistance publique comme on abandonne un poids mort. À l’époque, une fille‑mère, c’était déjà une condamnation. Condamnation de la famille, de la société ; la honte, quoi. Le père du bébé n'en voulait pas. Personne n’en voulait. Une ligne du dossier : « Marie-Louise Vi. est placée à l’assistance publique de l’Aude, de père inconnu. » Une phrase sèche, sans émotion. Comme le reste du monde.


   Vingt ans plus tard, Marie‑Louise Vi. répète le schéma. Georgette naît, reconnue mais ignorée, tolérée comme un meuble cassé qu’on ne prend même plus la peine de réparer. Les voisins disent que la mère « aide les enfants du quartier, mais ignore sa propre fille ». L’indifférence, ça se transmet mieux que l’amour. Et ça coûte moins cher.

   Puis arrive arrive Alexandre Gle., le sauveur, la "poutre maîtresse du couple", comme on disait à l'époque, "l'Homme" ! Il reconnaît la petite. Un geste qui aurait pu être propre, mais qui tourne vite au fiasco. Mariage bancal, vie trouée. L’enfant est‑il de lui ? On s’en fout. Alexandre voulait juste se caser pour faire plaisir à papa et maman. Marie‑Louise était jolie. La gamine, elle, pouvait encaisser. Dans le coin, on éduque à coups de ceinturon. Ça forge le caractère, paraît‑il. Ou ça le brise. La différence n’intéresse personne.
Georgette ne grandit pas. Elle s’use.


   À vingt et un ans, Georgette Gle. épouse Louis Ba. en 1948. Un type sans relief, sans avenir, sans rien. Leur première fille, Geneviève, leur est retirée dès le lendemain. Le tribunal tranche : « Les époux Ba. sont indignes d’exercer leurs droits de puissance paternelle. » Une gifle administrative. Geneviève était‑elle vraiment leur fille ? Le doute traîne comme une odeur de renfermé. Mais à ce stade, les certitudes ne servent plus à rien.

   Les années suivantes sont une chute sans fin. Des enfants naissent, certains reconnus, d’autres pas. Certains vivent, d’autres disparaissent dans les marges. Le dossier aligne les prénoms comme des cadavres sur une liste.


   Raymonde, sacrifiée pour une liaison adultère. Gilles, laissé à la faim jusqu’à frôler la mort, sauvé par un frère à peine plus vieux. Claudine, jetée dans une poubelle quelques heures après sa naissance. Le voisinage savait. Personne n’a bougé. La France des années 60 : façade propre, arrière‑cour pourrie. Rien de nouveau.


   J’ai fermé le dossier. Respiré. Pas pour me calmer. Pour vérifier que j’étais encore vivant. Dans ce métier, on croit qu’on s’endurcit. En réalité, on s’effrite. Lentement. Silencieusement. J’ai repris un verre. Pas pour oublier. Pour continuer.

   Quand j’ai rouvert le dossier, la nuit avait basculé. Le bar était fermé, la cliente au karma avait disparu. Moi, je restais là, à recoller les morceaux d’une vie qui n’avait jamais tenu debout. Une vie comme tant d’autres. Une vie qu’on ne sauve pas ; celle du môme… Celui dont je n’avais pas encore lu la fin. Celui qui venait de cette lignée de drames, de silences, de coups portés sans témoin.

   C’était ça, le karma ? Le gamin aurait choisi cette famille pour se punir ? Il faut être un sacré « Jean‑foutre » pour sortir une connerie pareille sans trembler.
   Je comprenais mieux pourquoi son histoire n’était « pas du coton ». Elle était tissée de cris étouffés, de portes claquées, de berceaux vides. Une généalogie de fantômes. Et au milieu de tout ça, un enfant avait survécu. Pas par miracle. Par accident. Un accident qui avait fini sur mon bureau, dans ce dossier jaune qui collait aux doigts comme une mauvaise conscience.

(A suivre ?)

 

 

mercredi 22 juillet 2026

9

 

Kinkakuji ("Le Pavillon d'Or"), Kyôtô. Japon.


Comme le phénix

Renaissant de ses cendres

Le pavillon d'or

 

dimanche 19 juillet 2026

Quel est le but ?

   Quel est le sens à tout cela, quel est ce sentier qu'on nous pousse à prendre ? 

   Dès le départ, on nous a gavé d'histoires qui finissent bien : une princesse qu'on empoisonne, qui trouve le prince charmant et où ils font beaucoup d'enfants ; un prédateur (le loup) qui a des vues sur une gamine (le chaperon rouge), qui se tape la grand-mère et qui se fait avoir avant de consommer la fillette ; un renard qui flatte un corbeau pour lui piquer son fromage et qui réussit parce que le corbeau est un crétin...

    Ensuite y a le parcours uniforme pour tous : les ronds dans les ronds, les carrés dans les carrés ; et le reste on les met au fond de la classe. 

Le chemin est tracé et balisé : une vie de travail, une maison, un ou une partenaire de vie et faire des mioches avec pour objectif la voiture, le chien, la piscine, les vacances, les amis...

   Le scénario est déjà écrit.

   Mais tout le monde n'est pas bon acteur, et même un bon scénario ne fait pas une belle scène. Et puis quand le rideau tombe, il reste à tout nettoyer et recommencer.

    Quelle que soit les rôles distribués sur les planches, sommes-nous justes des pantins ? 

   Quel est le but ?

 


vendredi 17 juillet 2026

Premiers secours

   Juillet 2005. Nous sommes dans l'atelier, un immense hangar de tôles aménagé en secteurs de travail. Au fond, il y a la coupe de l'aluminium, ensuite vient le fraisage des pièces, puis l'assemblage et enfin le vitrage et le chargement. Nous sommes dans une entreprise « alu-PVC » confectionnant des fenêtres et des portes de tous gabarits. Un travail à la chaîne.


   Je suis au vitrage avec Bernard, un homme d'expérience. J'apprends chaque jour avec lui des subtilités qui m'échappaient jusque-là : comment porter une vitre lourde en toute sécurité, comment vitrer en un minimum d'effort...
   Soudain, un bruit immense recouvre les bruits de l'atelier : un fracas de verre couvrant les sons de la scie et des compresseurs pendant une seconde. Je sais de quoi il s'agit : quelqu'un a bousculé un chariot et une pile de vitres a basculé au sol.


   Je relève la tête, regardant mon coéquipier Bernard. Son sourire narquois confirme bien ma déduction et, au moment où il entrouvre les lèvres pour lancer une plaisanterie, une autre voix se fait entendre derrière moi : « ... Je crois que j'ai un problème... »
   Je suis toujours en train de regarder mon coéquipier lorsque je réalise que celui-ci s'est raidi. Sa bouche reste ouverte sans émettre aucun son et ses yeux sont écarquillés. Quelque chose effraie Bernard, ce qui me paraît extravagant !
Je pivote alors rapidement sur moi-même pour voir quel est le phénomène qui a « réfrigéré » mon collègue...


   Georges est un quadragénaire hors du commun ; le genre de bonhomme qui fait se retourner la plupart des femmes : larges épaules, taille mince, rien que du muscle finement dessiné... À le regarder, il fait penser à un nageur de compétition.
   Mais à cet instant, mon regard saisit un autre homme : un homme angoissé et dépassé par une situation qu'il ne maîtrise pas. Georges, comme nous tous, porte un jean et un t-shirt ; à la différence que son avant-bras droit est ouvert dans le sens longitudinal : du creux du coude au poignet, et son sang gicle par saccades, suivant fidèlement les battements de son cœur. Je n'ai jamais rien vu de tel auparavant, mais je sais de quoi il s'agit : l'artère a été sectionnée ; ma marge de manœuvre est très étroite ! Georges est hagard, le regard terne ; je le sens fléchir.


   Je me précipite sur lui, lui parle et le fais asseoir. Il ne veut pas s'allonger, préférant la station assise. Je suis calme, ma voix posée lui recommande de fixer son attention sur les camions de chargement, de ne pas regarder son bras que je gère. Les autres employés se sont regroupés autour de nous, tétanisés, choqués ; j'en vois au moins trois avec les larmes aux yeux. Je ne peux rien attendre d'eux si je ne les secoue pas.
   Je me souviens alors qu'on disait que je savais rugir. Je n'ai pas mémoire des circonstances et, à ce moment-là, il m'importe peu de me rappeler. Je mets donc toute ma force dans la voix, balayant toute léthargie dans mon entourage.


   Il faut organiser les hommes aux tâches les plus utile  : un tel va me chercher les chiffons propres (« Le sac entier, grouille ! »), un tel (dont les yeux ruissellent) sort au portail pour piloter les secours. Bernard semble se ressaisir (c'est de lui que j'ai besoin le plus !) et fonce dans les bureaux donner l'alarme... mais il n'en ressort pas.


   Je fais reculer les autres, Georges n'a pas besoin de se sentir oppressé. Le sac de chiffons est à mes côtés. Je regarde la plaie : muscles et tendons ont été sectionnés... Pas de choix, je referme la plaie en mettant mes mains en pince, puis je dépose des chiffons et appuie fortement là où le sang gicle en saccades...
   Mon silence soudain (inutile d'élever la voix après avoir mobilisé les hommes) et ma détermination semblent donner un peu de vie à l'entourage. Georges essaie de me parler, le regard vide, sa voix faiblit et je suis à genoux dans une flaque de sang...
Je pourrais essayer de trouver l'artère sous-claviculaire, mais je devrais alors lâcher mon pansement compressif... Hors de question.
   Lorsqu'on agit sur une détresse, le temps s'étiole, semble ralentir comme pour nous narguer...
   Je reprends la conversation avec Georges comme deux potes qui fument une clope en pause... Les chiffons s'accumulent, rouges, sanguinolents. Georges fixe du regard ces chiffons éteints... J'ai l'impression tenace d'être en train de le perdre, et la flaque s'est transformée en mare de sang.


   Je rugis une fois de plus, de colère cette fois : je dois garder Georges éveillé ! Ce dernier sursaute, je l'attire du côté de la lumière, l'empêche de renoncer...
   Je ne sais combien de temps s'écoule lorsque, enfin, les pompiers arrivent... Ils prennent le relais mais n'arrivent pas non plus à stopper l'hémorragie. Georges est évacué sur Aix-en-Provence. Je me redresse et fais le bilan : une mare de sang qu'on nous recommande de nettoyer à l'eau chaude, des dizaines de chiffons ruisselant de sang, mon jean imbibé de sang et mes avant-bras couverts d'hémoglobine...
Je réintègre mon corps et j'ai envie de fuir.


   Georges a été sauvé. À l'hôpital, ils ont été étonnés qu'il n'ait pas perdu plus de sang... Il a gardé son bras, après plusieurs interventions chirurgicales. Cela aurait pu être une victoire, alors pourquoi ce sentiment de défaite, de honte en moi ?
Est-ce dû à mon aversion de moi-même ? Tant de sang perdu, tant de secondes gaspillées, tant de gestes maladroits ! Les pompiers m'ont demandé : « Pourquoi n'avez-vous pas cherché le point de pression sous-claviculaire ? »


   C'est sans doute cela qui m'a ramené à la réalité. J'aurais pu faillir et tuer un homme ; un homme contre qui je n'avais aucun grief ; uniquement par mon incompétence !
J'ai eu de la chance, et cela me rend amer...


   La situation s'est transformée en succès non pas parce que j'étais efficace ; mais parce que les secours l'ont été !
   Il me revient une maxime que j'ai entendue quelques années plus tard : « Êtes-vous prêt à vivre avec les conséquences de votre manque de préparation ? »


mercredi 15 juillet 2026

8

 

Jardin du parc au château D'Ôsaka.

 

 

Un havre de paix
Dans une vie d’obédiences
Un jardin caché. 

 

mardi 14 juillet 2026

Une autre page d'écriture

   Me voilà devant une autre page blanche, électronique cette fois ; il y a une heure, la page était physique, un 和綴じ (« watoji ») avec lequel j’utilise un surligneur pour respecter l’élégance du « watoji ».

   Sur ce dernier, je couche mes pensées brutes, sans fard, crues. Des narrations qui sortent de l’enfer de mon âme, insoutenables, qui me font pleurer de rage, d’effroi.
Des récits que je mettrais pourtant volontiers sur ce blog peu engageant ; si ce n’étaient les C.G.U. et la déontologie d’internet qui restreignent de nommer un chat : un chat.

   Je le comprends : il faut ménager la sensibilité des autres, ne pas les pousser hors de leur zone de confort, de sécurité ; ne pas les provoquer, ne pas les faire douter.

   Comment alors faire sortir le pus d’une plaie infectée ? D’ailleurs, extirper le pus d’une plaie est ce bénéfique ?
Il y a les :  thérapie d’exposition, E.M.D.R., thérapie cognitive et narrative, l’écriture expressive.

   Ce blog existe dans cette idée. Je l’allège parfois avec des photos, des « pseudo poèmes » et des « pseudo « haiku » ou « senryu » de ma composition, pour lui donner un peu de couleurs...

   Ce soir, comme les autres soirs ou journées, un tourbillon de ténèbres soulèvent des images, des sons, des odeurs, des goûts… Depuis quelques semaines, pour la première fois de ma vie, j’ai accepté la pharmacologie sous ordonnance. J’ai commencé doucement, histoire de m’adapter aux cachets, puis on m’a recommandé de doubler les doses… en respectant les consignes de sécurité.

   Je m’y soumets lorsque je sens que la vague d’horreur va m’emporter, à la dernière seconde. Là où je suis étonné c’est que je pensais être incapable d’aligner deux mots. En fait, les cachets me permettent juste de contenir mon corps.

   Je ne compte plus les recueils où mon écriture s’est étirée sans fin, exprimant des scènes ignobles, des sensations prêtes à rompre, des bords de précipices sans fond… Ces mêmes recueils brûlés, et renaissants de leurs cendres encore et encore.

   Où sont les effets bénéfiques de ces mots censés désamorcer les charges explosives de mes émotions ? J’entends ce D.E. hospitalier me dire que je suis une bombe à retardement, que la moindre thérapie jouerait le rôle de détonateur...

   La nuit va être une fois de plus longue, très longue avant que l’épuisement m’emporte dans les affres de songes glauques.

lundi 13 juillet 2026

Aux enfants dont on se fout (partie 3)

Note aux lecteurs : La narration dans cet article met en scène des situations de grande détresse, incluant l'abus sexuel et les mécanismes de dissociation traumatique chez l'enfant. Soucieux de la sensibilité de chacun, je tiens à préciser que certains passages cités ou évoqués sont particulièrement difficiles et graphiques.


Deuxième assaut.

   Les jours suivants ne furent qu'une longue apnée. Gilles flottait dans les couloirs, marchant le long des murs, le regard éteint. L'horreur n'avait plus besoin de la nuit pour exister ; elle s'était logée sous sa peau.


   L'après-midi bascula dans la grande salle des lavabos. Le soleil de juillet tombait en larges colonnes, illuminant l'émail blanc et la poussière en suspension. C'est là que la porte claqua. Ils étaient trois adolescents à barrer l'unique issue. Dans la lumière aveuglante du sanatorium, les prédateurs n'avaient plus besoin d'obscurité pour isoler leur proie. 
   Gilles ne recula pas, les pieds comme scellés au carrelage. La peur ne le faisait pas fuir ; elle l'annihilait, le transformant en une statue de chair incapable de se défendre. Au-dehors, par les fenêtres closes, parvenaient les cris stridents des autres enfants qui jouaient et les notes d'une musique légère. Ce bourdonnement de vie soulignait l'horreur de sa solitude absolue. 


   « Alors la pisseuse, on est perdu ? » 
   L'insulte tomba, coupante. Une pression brutale sur ses épaules le força à plier les genoux. Son esprit se débrancha instantanément pour chercher refuge loin de son corps. Il était là et il n’était plus là. À genoux sur le carrelage, il subit la cruauté successive des trois adolescents. L'un après l'autre, ils imposèrent leur domination, forçant ses lèvres, étouffant ses haut-le-cœur, brisant ce qu'il lui restait de volonté dans une violence gratuite et sadique. Les rires cruels résonnaient contre les murs de faïence alors que s'accomplissait l'ultime souillure sur son visage. 


   Le petit garçon resta un long moment à genoux, le regard perdu dans le vide, tandis que les derniers rires s’étouffaient derrière la porte. Sous la lumière crue des fenêtres, l’affront laissait sur sa peau un masque invisible mais indélébile. Lorsqu’il se redressa enfin, ses gestes semblaient flotter autour de lui, comme s’ils appartenaient à un autre. Il se dirigea vers le lavabo d’un pas incertain, happé par l’éclat blanc de la faïence.  Avec des gestes sans vie il essaya de laver son visage avec l’eau du robinet, mais la sensation de brûlure ne parvenait pas à traverser la distance qui s’était creusée entre son corps et lui.
   Il regardait ses mains bouger sans les reconnaître. Elles tremblaient, s’agrippaient au rebord, se crispaient sous le jet d’eau, mais rien de tout cela ne semblait venir de lui. Il avait l’impression d’être légèrement décalé, comme s’il observait la scène depuis un point suspendu au-dessus de son épaule. Le bruit de l’eau lui parvenait étouffé, comme filtré par une paroi invisible. 

   Le monde perdait ses contours, devenait un décor trop lumineux, trop silencieux, où il n’était plus qu’une silhouette floue.
   Dans le miroir, son reflet lui renvoya un visage qu’il ne parvint pas à habiter. Les yeux agrandis, la bouche crispée, la pâleur de la peau : tout semblait appartenir à un enfant qu’il connaissait vaguement, sans pouvoir dire d’où. Il tenta de respirer profondément, mais même l’air semblait étranger. Chaque inspiration glissait dans un corps qui n’était plus vraiment le sien. Il ne sentait plus ses jambes, à peine le sol sous ses pieds. Tout vibrait d’une manière irréelle, comme si la pièce entière flottait légèrement au-dessus du sol.


   Quand il franchit le seuil pour rejoindre la cour, il se fondit dans la masse anonyme, être éthéré parmi les vivants. Ses pas glissaient plus qu’ils ne marchaient. Il avançait en apnée, glissant entre les silhouettes en baissant le regard. Les autres enfants semblaient trop bruyants, trop vivants, comme s’ils appartenaient à un monde auquel il n’avait plus accès. Leurs rires ricochaient contre les murs, indifférents, presque cruels.
   Dans les hauts-parleurs, Carlos hurlait sa chanson légère sur la confiture dont on se remplit les mains et la figure. Les notes joyeuses soulignaient l’absurdité de son naufrage. Alors Gilles fit ce qu’il savait faire : il s’effaça. Il devint un enfant transparent, un enfant qu’on ne voit pas, un enfant qui disparaît pour survivre.

 

dimanche 12 juillet 2026

Aux enfants dont on se fout ! (partie 2)

Note aux lecteurs : La narration dans ce post met en scène des situations de grande détresse, incluant l'abus sexuel et les mécanismes de dissociation traumatique chez l'enfant. Soucieux de la sensibilité de chacun, je tiens à préciser que certains passages cités ou évoqués sont particulièrement difficiles et graphiques.

 

L’exil à Beyssières.

   Lorsque Odette annonça qu'il retournerait à Beyssières pour l'été, Gilles ne protesta pas. Il baissa simplement les yeux vers la toile cirée, suivant du doigt la cicatrice d'une brûlure ancienne. Il connaissait déjà cette sensation : celle qui arrivait juste avant la punition, quand le ton d'Odette se faisait plus tranchant, lui signifiant qu'il était encore de trop. Elle parlait de repos, de santé, de recommandations médicales. Mais le garçon n'entendait qu'une chose : on l'éloignait. Son frère et sa sœur resteraient. Lui partirait, comme l'été précédent.


   Beyssières n’était pas un endroit inconnu. Il en gardait des souvenirs flous, faits de couloirs trop blancs, d’odeurs de désinfectant, de grands dortoirs où personne ne dormait vraiment tranquille, et de cette sensation constante d’être un enfant déplacé, posé là parmi d’autres comme lui, sans jamais trouver sa place. Là-bas, les adultes avaient d’autres voix, d’autres mains, d’autres règles. On l’appelait par son prénom comme on appelle un dossier. On surveillait ses repas, sa peau et sa santé fragiles, ses retraits vis-à-vis des autres enfants, son lit trempé d’urine au petit matin. Tout semblait appartenir aux autres : son corps, son sommeil, ses fautes.

   Il savait déjà qu’il n’aimait pas cet endroit. Mais ce qu’il comprenait surtout, c’est qu’Odette, elle, aimait qu’il y soit. Quand ses colères débordaient à la maison, quand il criait trop fort, quand il refusait d’obéir, quand il fallait le saisir par le bras ou lui donner une fessée à coup de tringle en bois pour le punir, son regard à elle changeait. Il devenait celui qu’il fallait contenir. Celui qu’il fallait éloigner.

   Beyssières ressemblait à cela. Pas un soin. Une mise à l’écart. Une façon propre de dire : « tu nous fatigues ». Alors Gilles prépara sa petite valise sans pleurer. Il avait dix ans, et déjà cette certitude confuse que certains enfants restent, et que d’autres partent.

   Cette année-là, il n’y retrouva aucun visage familier.
   Ni camarade, ni moniteur, personne à qui raccrocher le peu de sécurité qu’il croyait avoir gardé du précédent séjour. Seulement des inconnus, plus grands pour certains, déjà installés dans les hiérarchies brutales du lieu, et ces regards rapides que les enfants savent poser entre eux pour désigner immédiatement les faibles. Gilles sentit très vite qu’il appartenait encore à cette catégorie-là.

 

Premier assaut.

   C'est arrivé au cœur de la nuit, dans le silence lourd du dortoir. Le petit garçon somnolait, le visage écrasé contre l'oreiller rêche qui sentait la sueur froide. Soudain, l'air se déplaça. Une ombre massive s'abattit sur lui, l'écrasant contre le sommier métallique. Le poids était étouffant. Alors qu'il tentait de puiser un souffle, un objet froid et tranchant se plaqua contre sa gorge. « Au moindre bruit, je t'égorge... » La voix était glaciale, mécanique. 
   Terrorisé, le corps pétrifié, l'enfant subit l'intrusion brutale qui força son existence. La douleur fut immédiate, une déchirure profonde. Tandis que l'ombre le broyait contre le matelas, un souffle intime contre son oreille contrastait avec la violence mécanique de l'acte. Les yeux clos, il sentait le coton rugueux lui brûler la joue à chaque secousse , entendant le sommier couiner sous un rythme inhumain qui ignorait totalement sa propre chair. Le petit garçon, sous les assauts, suppliait silencieusement que personne ne se réveille, ne voit ce qu’il se passait, ne se moque de lui.

   Puis, l'ombre se redressa, réajustant ses vêtements dans un froissement de tissu, laissant derrière elle un vide plus terrifiant encore que sa présence. « Merde... ce con s'est pissé dessus », souffla-t-il avec mépris avant de disparaître.

 
   L'enfant resta immobile dans l'obscurité, le corps dissocié, comme s'il était devenu une chose abandonnée au milieu du dortoir. Entre ses cuisses, l'humidité se mêlait à la brûlure qu'il n'osait même pas nommer. Dans son esprit d'enfant, une seule certitude existait : il avait encore fait une bêtise ; les mots d’Odette tournaient en boucle dans sa tête : il ne méritait pas de vivre, il était sale, il était un mauvais enfant.
   Il ne bougea pas, il attendit couché là, en espérant que son corps sécherait sa faute, et que les moniteurs ne verraient pas la tâche au petit matin.

 

samedi 11 juillet 2026

7

 

 
Image générée par Gemini.

 

Des fantômes dansent
A l'orée de ma mémoire
Ce sont les traumas. 

 

mardi 7 juillet 2026

La transmission

    « Si cela te tente, concernant l’histoire de ta mère et de moi-même, je te laisse l’adresse de mon blog. Il restera quelque temps, une fois que je serai passé de l’autre côté de l’horizon. »

   Mon neveu s’esclaffe en me taquinant : « Un blog ? Ça existe encore, ça ? Même les vieux abandonnent ce truc désuet ; comme ils ont abandonné le Minitel à leur époque ! »

   Le neveu n’a pas tort ; le neveu fait lui-même une erreur. Je n’ai pas eu envie de lui retourner son engouement pour Facebook, un autre instrument boudé par les jeunes…

   Même les journaux intimes furent, sont ; puis disparaissent. L’expression, le ressenti : tout cela cherche à se transmettre via l’auteur et sa satisfaction égocentrique. D’autant plus s’il a une descendance.

   Je n’ai pas de descendance ; j’y ai veillé tout au long de ma vie.

   Les humains sont-ils des narcissiques, avec leurs « je », « moi », « j’ai vu », « je sais », etc. ? Où commence, et où s’arrête, l’indécence ? Où se situe la limite à partir de laquelle les hypothétiques lectrices et lecteurs renoncent à poursuivre leur lecture ?

   Le vivant n’est pas figé ; il est constamment en mouvement, physique et mental. Même les anciennes traces du passé s’effacent d’elles-mêmes, qu’il s’agisse de tableaux, de statues, de choses que l’on disait intemporelles.

   Celui qui grave une trace le fait-il pour lui-même, pour magnifier son passage ; ou pour laisser un message à celles et ceux qui veulent l’entendre ? Elle ou il clamera sa sagesse, sa belle vérité, son droit à l’existence, son droit à la liberté, sa victimisation.
Comme si autrui avait cure de leur avis.

   Puérilités intergénérationnelles. Nous n’avons aucune valeur intrinsèque ; nous nous berçons de sophismes, nous voulons exister.

   Immaturité.



dimanche 5 juillet 2026

Confrontation

   Il fallait que je sorte pour ravitailler mon frigidaire. Aucune envie d’aller à l’extérieur. J’ai grimpé dans cette carcasse qui me sert de véhicule, et en roulant je me rends compte que tout ce qui m’entoure n’est que volumes fixes ou mobiles, pour la plupart mécaniques.


   Sur le parking, un frisson me traverse : quelqu’un va sûrement m’aborder. Comment vais‑je réagir ? Il me faut brider le démon en moi. J’avance précautionneusement, essayant de ne pas river mon regard dans une direction précise. Les volumes qui se déplacent autour de moi sont organiques.
   Jadis, je cherchais à discerner ceux qui pourraient être agressifs ou violents. Ce matin, je me moque éperdument de leur potentiel dangereux : je crains seulement le contact.


   J’ai pu esquiver une ancienne connaissance à l’entrée du magasin, me faufilant derrière un volume organique suffisamment lent pour m’effacer de l’autre regard, en mendicité de mon hypothétique reconnaissance.


   Dans la surface de vente, je sais où aller. Je ne dois pas traîner dans cet environnement ; mes sens sont en alerte, bientôt au point de saturation. Toutefois, je ne peux pas presser le pas : quelque chose perturbe mon sens de l’équilibre, mon orientation dérive comme un compas qui s’affole lors d’une perturbation magnétique.
Je dois raccourcir mes foulées, les ralentir aussi pour ne pas attirer l’attention des volumes adjacents.


   J’arrive enfin aux caisses. Je ne veux pas parler ; je ne peux pas parler. Je sélectionne les caisses automatiques. Au moment de franchir la barrière qui me sépare de la coursive, une voix se fait entendre dans mon dos, proche, trop proche : « Salut toi, ça va ? »


   Mes lèvres sont scellées. Je me suis laissé surprendre. Mon système cardiovasculaire s’emballe, mes muscles se tendent. Je tiens les rênes de ma monture serrées, car mon corps veut fuir. J’arrive à tourner la tête en direction de la voix, sans rien dire.


   J’ai dû croiser le visage de ce volume organique jadis. Certains traits me semblent familiers… ou pas. La chose émet un autre assemblage de sons que je perçois comme une phrase définitive : « Ah non, je vois que ça ne va pas. » Puis elle se détourne rapidement de moi.


   Mon retour entre mes murs se déroule dans un brouillard de lumières et d’ombres, de flous et de clartés, à travers mes larmes.
Il ne me reste qu’à serrer les dents et attendre.

mercredi 1 juillet 2026

"Le dossier jaune" (2)

   Je suis tombé sur les comptes-rendus de la consultation médico-psychologique du Centre Hospitalier Gui de Chauliac, à Montpellier. Datés de 1972. On y voyait Gilles, neuf ans, engoncé dans des vêtements du dimanche, croisant les bras et baissant les yeux pour jouer l'enfant sage, pendant qu'il se trémoussait nerveusement sur sa chaise, les ongles rongés jusqu'au sang. 
   L'examen de la psychologue, Mademoiselle Be., révélait une intelligence normale, un Q.I. de 93. Mais sous les dessins d'enfants – un sapin de Noël joyeux ou un garde-champêtre faisant respecter la loi – le test du Rorschach crachait une toute autre vérité : une anxiété profonde, un sentiment d'être mal aimé, une agressivité intérieure refoulée.
   « L'enfant semble peu heureux en famille où il se situe dans une position de rejeté et a adopté une attitude de franche opposition », écrivait le Dr Gr., le neuro-psychiatre ; en dénonçant un rejet massif de la gardienne envers l’enfant.
   La gardienne, elle, s'était montrée volubile, drapée dans son bon droit. Elle accablait le môme devant les médecins : orgueilleux, ingrat, forte tête. Elle lui balançait en plein visage qu'elle préférait son frère et sa sœur.

   Pour se défendre, le petit Gilles avait trouvé la seule arme à sa portée : « Je ne mange pas, ça l'énerve quand je mange pas ». 
   

   À l'école, ce n'était pas mieux. En CE2, le gamin était passif, humilié publiquement par un instituteur sournois, un certain M. Ca. Le piège se refermait sur lui.

   Mais le pire restait à venir. À l'âge de dix ans, envoyé en séjour sanitaire pour l'été, le gamin est devenu une proie. Deux viols en l'espace d'une semaine. La première fois, la nuit, dans un dortoir plein, sous la menace d'un couteau tenu par un adolescent. La seconde fois, en plein jour, acculé dans les toilettes par trois adolescents. Personne n'a rien vu. Ou personne n'a rien dit. 

Un éducateur m’a même confié autour d’un verre : « Bah, nous on se mêle pas des affaires qui se passent entre gosses ; faut bien qu’ils se défoulent. » 

    Le môme s'est muré dans le mutisme, devenant lointain, paresseux, absent ; fuguant à la moindre occasion.

   Le couperet tombe le 27 décembre de la même année, deux jours après Noël. La nourrice appelle la D.D.A.S.S. et ordonne qu'on vienne chercher Gilles immédiatement. Le gosse ne prend même pas ses jouets avec lui : placement en foyer de l'enfance en urgence. 

C'est le début d'un air de valse destructrice ; l'institution le change de foyer et de région à chaque rentrée scolaire. Entre les murs des foyers de l'enfance, derrière les grillages, les humiliations continuent, les violences aussi. Mais cette fois elles sont perpétrées par certains éducateurs ; et pérennisées par les autres adultes qui détournent le regard. Cela a duré deux ans et demi, avec une correspondance entre l'enfant et sa tortionnaire, histoire de conserver "un lien" !

   J'ai tourné la dernière page du dossier, celle qui vous laisse un goût de bile dans la bouche.


   Rentrée scolaire 1976. L'administration, dans sa grande sagesse bureaucratique, décide de réintroduire Gilles dans la famille d'accueil qui l'avait abandonné trois ans plus tôt. J’ai retrouvé les courriers de la nourrice proclamant vouloir récupérer le gamin par amour ; et de réclamer plus tard les retards de remboursement des frais…  

   Le revoilà parachuté exactement là où il avait été détruit, mais avec une nouveauté : un homme inconnu traînait désormais dans la maison, jouant le rôle de tuteur. Un type étroit du front, qui aimait jouer de sa ceinture pour remettre les choses à leur place.


   J'ai refermé le dossier ; j'en avais assez lu pour aujourd'hui. D'autres enquêtes viendrait au sujet du môme, on me payait pour éclairer les zones d'ombres.

    J'ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. Dans ce métier, on cherche des coupables, mais parfois, le coupable, c'est juste le système. Et pour le petit Gilles, le cauchemar ne faisait que recommencer. 

   J’avais besoin d’une bière, il y avait le bar d’en face ; fallait que j’évacue tout ça avant de rentrer dans mon deux pièces... J'éteignis le bureau, verrouillais la pièce et me précipitait dans l'escalier. J'entendais les cris lointains d'un gamin, quelque part à l'orée de ma conscience...

 (à suivre...)

La paréidolie

   En errant dans mes clichés numériques, je suis tombé sur une sortie au village de Lacoste, dans le Vaucluse. L’idée était de jeter un œil...