Note aux lecteurs : La narration dans cet article met en scène des situations de grande détresse, incluant l'abus sexuel et les mécanismes de dissociation traumatique chez l'enfant. Soucieux de la sensibilité de chacun, je tiens à préciser que certains passages cités ou évoqués sont particulièrement difficiles et graphiques.
Deuxième assaut.
Les jours suivants ne furent qu'une longue apnée. Gilles flottait dans les couloirs, marchant le long des murs, le regard éteint. L'horreur n'avait plus besoin de la nuit pour exister ; elle s'était logée sous sa peau.
L'après-midi bascula dans la grande salle des lavabos. Le soleil de juillet tombait en larges colonnes, illuminant l'émail blanc et la poussière en suspension. C'est là que la porte claqua. Ils étaient trois adolescents à barrer l'unique issue. Dans la lumière aveuglante du sanatorium, les prédateurs n'avaient plus besoin d'obscurité pour isoler leur proie.
Gilles ne recula pas, les pieds comme scellés au carrelage. La peur ne le faisait pas fuir ; elle l'annihilait, le transformant en une statue de chair incapable de se défendre. Au-dehors, par les fenêtres closes, parvenaient les cris stridents des autres enfants qui jouaient et les notes d'une musique légère. Ce bourdonnement de vie soulignait l'horreur de sa solitude absolue.
« Alors la pisseuse, on est perdu ? »
L'insulte tomba, coupante. Une pression brutale sur ses épaules le força à plier les genoux. Son esprit se débrancha instantanément pour chercher refuge loin de son corps. Il était là et il n’était plus là. À genoux sur le carrelage, il subit la cruauté successive des trois adolescents. L'un après l'autre, ils imposèrent leur domination, forçant ses lèvres, étouffant ses haut-le-cœur, brisant ce qu'il lui restait de volonté dans une violence gratuite et sadique. Les rires cruels résonnaient contre les murs de faïence alors que s'accomplissait l'ultime souillure sur son visage.
Le petit garçon resta un long moment à genoux, le regard perdu dans le vide, tandis que les derniers rires s’étouffaient derrière la porte. Sous la lumière crue des fenêtres, l’affront laissait sur sa peau un masque invisible mais indélébile. Lorsqu’il se redressa enfin, ses gestes semblaient flotter autour de lui, comme s’ils appartenaient à un autre. Il se dirigea vers le lavabo d’un pas incertain, happé par l’éclat blanc de la faïence. Avec des gestes sans vie il essaya de laver son visage avec l’eau du robinet, mais la sensation de brûlure ne parvenait pas à traverser la distance qui s’était creusée entre son corps et lui.
Il regardait ses mains bouger sans les reconnaître. Elles tremblaient, s’agrippaient au rebord, se crispaient sous le jet d’eau, mais rien de tout cela ne semblait venir de lui. Il avait l’impression d’être légèrement décalé, comme s’il observait la scène depuis un point suspendu au-dessus de son épaule. Le bruit de l’eau lui parvenait étouffé, comme filtré par une paroi invisible.
Le monde perdait ses contours, devenait un décor trop lumineux, trop silencieux, où il n’était plus qu’une silhouette floue.
Dans le miroir, son reflet lui renvoya un visage qu’il ne parvint pas à habiter. Les yeux agrandis, la bouche crispée, la pâleur de la peau : tout semblait appartenir à un enfant qu’il connaissait vaguement, sans pouvoir dire d’où. Il tenta de respirer profondément, mais même l’air semblait étranger. Chaque inspiration glissait dans un corps qui n’était plus vraiment le sien. Il ne sentait plus ses jambes, à peine le sol sous ses pieds. Tout vibrait d’une manière irréelle, comme si la pièce entière flottait légèrement au-dessus du sol.
Quand il franchit le seuil pour rejoindre la cour, il se fondit dans la masse anonyme, être éthéré parmi les vivants. Ses pas glissaient plus qu’ils ne marchaient. Il avançait en apnée, glissant entre les silhouettes en baissant le regard. Les autres enfants semblaient trop bruyants, trop vivants, comme s’ils appartenaient à un monde auquel il n’avait plus accès. Leurs rires ricochaient contre les murs, indifférents, presque cruels.
Dans les hauts-parleurs, Carlos hurlait sa chanson légère sur la confiture dont on se remplit les mains et la figure. Les notes joyeuses soulignaient l’absurdité de son naufrage. Alors Gilles fit ce qu’il savait faire : il s’effaça. Il devint un enfant transparent, un enfant qu’on ne voit pas, un enfant qui disparaît pour survivre.
Disparaître pour survivre, vous avez eu la force de le faire, et malgré tous les malgré, vous êtes devenu un adulte, certes avec des blessures morales inguérissables, mais vous vivez, et vous dites avec courage les choses, des choses horribles, terrifiantes, inhumaines.
RépondreSupprimerJe pense à ce petit garçon dont l’enfance n’a été qu’une suite de souffrance. Carla
Dame Carla.
RépondreSupprimerOui, pensons à tous ces enfants qu'on mène à l'abattoir de l'âme ; qu'on laisse entre les mains de personnes toxiques sous prétexte de leur protection.
Pensons à la protection de l'enfant sans en faire à notre tour des personnes toxiques sous prétexte qu'il est interdit d'interdire.
Comme il est stipulé dans l'en-tête de ce blog, je ne mendie aucune compassion. La compassion est elle-même une humiliation supplémentaire.
Merci de votre commentaire.
Belle journée à vous.
Ce qu'on vous a fait endurer petit garçon est difficile à imaginer. Réussissiez-vous à mieux gérer tous ses horribles souvenirs qui vous hantent du temps de votre vie active?
RépondreSupprimerMme Chapeau.
RépondreSupprimerDans l'adolescence il n'y a avait aucune gestion de ma part ; je devenais imprévisible, incohérent.
Dans la vie active c'était d'autant plus compliqué parce que je bossais une fois sur deux en équipe ; et je ne pouvais pas laisser échapper la moindre réaction ; il me fallait me surcontrôler... En fin de journée, ou de nuit, je ne m'endormais pas quand j'arrivais chez moi : je m'évanouissais d'épuisement.
Quand je bossais seul, il m'arrivait de faire des crises de tétanies, ou de migraines incapacitantes... qui pouvaient durer de trente minutes à plusieurs heures.
Maintenant, comme je reste entre mes quatre murs, je peux m'écrouler sans que personne "ne prenne la mouche"... Il n'y a pas vraiment d’accalmie ; soit c'est le mental qui chavire, soit c'est le corps. Bien sûr avec les années j'ai appris à supporter une masse énorme de tensions et de douleurs, mais on a tous des limites.
Merci pour vos mots à mes maux...
Merci pour cette réponse. Sans la moindre accalmie, j'imagine votre inconfort.
SupprimerIl m'a fallu du temps pour écrire un commentaire, le temps de lire et relire encore les trois parties de texte.
RépondreSupprimerEst-il pire épreuve à vivre que de se retrouver plongé dans de l'inhumanité, dans la solitude et l'abandon. Abandon subi, imposé, qui reste et restera. Corps qui a subi l' atroce. Et surtout la solitude, s'isoler de l'intérieur comme ultime refuge définitif. La méfiance comme une armure, protection ultime, mais qui nous laisse seul.
Que dire… peut-être dire que je me sens proche. À côté, une main qui se tend. Qui espère sans attendre que tu t'approches juste avec un tout petit filet de confiance.
Peut-être que ce sera possible… l'attente est aussi une action efficace.
AlainX. Merci pour la main tendue. Tu te doute bien que je n'approcherai pas la main tendue, quelle qu'elle soit ; j'ai survécu seulement parce que je m'en suis tenu éloigné. Les fois où je me suis approché, le prix à payer a été élevé. Y a t'il pire que ce que j'ai subis ? Oui, malheureusement. J'ai croisé dans les foyers de l'A.S.E. des corps marqués : brûlures de cigarettes, cicatrices, etc. J'ai côtoyé des âmes détruites en mode "sauvagerie"... Bien que j'ai des points communs, j'ai été moins abimé. Comme tu le pressens excellemment, ce sont l'abandon et la solitude que nous traînons inlassablement, l'incompréhension du monde "normal"... Mais il ne sert à rien de s’apitoyer ; il nous appartient de surmonter, d'identifier le mal qui nous tourmente.
RépondreSupprimerMerci de tes mots, ils pansent des plaies de l'âme.