dimanche 5 juillet 2026

Confrontation

   Il fallait que je sorte pour ravitailler mon frigidaire. Aucune envie d’aller à l’extérieur. J’ai grimpé dans cette carcasse qui me sert de véhicule, et en roulant je me rends compte que tout ce qui m’entoure n’est que volumes fixes ou mobiles, pour la plupart mécaniques.


   Sur le parking, un frisson me traverse : quelqu’un va sûrement m’aborder. Comment vais‑je réagir ? Il me faut brider le démon en moi. J’avance précautionneusement, essayant de ne pas river mon regard dans une direction précise. Les volumes qui se déplacent autour de moi sont organiques.
   Jadis, je cherchais à discerner ceux qui pourraient être agressifs ou violents. Ce matin, je me moque éperdument de leur potentiel dangereux : je crains seulement le contact.


   J’ai pu esquiver une ancienne connaissance à l’entrée du magasin, me faufilant derrière un volume organique suffisamment lent pour m’effacer de l’autre regard, en mendicité de mon hypothétique reconnaissance.


   Dans la surface de vente, je sais où aller. Je ne dois pas traîner dans cet environnement ; mes sens sont en alerte, bientôt au point de saturation. Toutefois, je ne peux pas presser le pas : quelque chose perturbe mon sens de l’équilibre, mon orientation dérive comme un compas qui s’affole lors d’une perturbation magnétique.
Je dois raccourcir mes foulées, les ralentir aussi pour ne pas attirer l’attention des volumes adjacents.


   J’arrive enfin aux caisses. Je ne veux pas parler ; je ne peux pas parler. Je sélectionne les caisses automatiques. Au moment de franchir la barrière qui me sépare de la coursive, une voix se fait entendre dans mon dos, proche, trop proche : « Salut toi, ça va ? »


   Mes lèvres sont scellées. Je me suis laissé surprendre. Mon système cardiovasculaire s’emballe, mes muscles se tendent. Je tiens les rênes de ma monture serrées, car mon corps veut fuir. J’arrive à tourner la tête en direction de la voix, sans rien dire.


   J’ai dû croiser le visage de ce volume organique jadis. Certains traits me semblent familiers… ou pas. La chose émet un autre assemblage de sons que je perçois comme une phrase définitive : « Ah non, je vois que ça ne va pas. » Puis elle se détourne rapidement de moi.


   Mon retour entre mes murs se déroule dans un brouillard de lumières et d’ombres, de flous et de clartés, à travers mes larmes.
Il ne me reste qu’à serrer les dents et attendre.

2 commentaires:

  1. Attendez mais rester dans un brouillard de lumières et de clartés. Très contente de vous lire. Je vous souhaite un bon dimanche.
    Carla

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