La pluie de fin de soirée frappait contre les stores en plastique de mon bureau, rythmée par le ronronnement fatigué du néon publicitaire d'en face. Sur mon bureau en skaï, entre un reste de café froid et un cendrier plein, s'étalait un dossier jaune de la Direction de l’Action Sanitaire et Sociale. Rien que le titre appelait un passé poussiéreux ; un dossier qui puait la misère ordinaire et les destins brisés avant même d'avoir commencé.
Je l'ai ouvert. Le nom s'affichait en lettres dactylographiées : Ba. Gilles, né en 1963. Un gamin pris dans les engrenages d'une machine administrative qui broie les âmes en silence.
Les premières pages se lisaient comme un constat de sinistre. Admis à quinze mois à peine avec presque aucune information, si ce n'est un accouchement prétendument normal. Des parents déchus à deux reprises de leurs droits parentaux, dont les minutes du dernier jugement attiraient mon attention :
« Attendu que de mauvais traitements sont fournis sur le compte de la dame Ba. dont la conduite et la moralité font l'objet de nombreuses critiques et qui compromet par des exemples pernicieux, un défaut de soins et surtout un manque de direction nécessaire, la sécurité et la moralité de ses enfants... Attendu qu'en raison des déficiences du milieu familial, il échet de déclarer louis et Georgette Ba. déchus de la puissance paternelle à l'égard de leurs enfants nés et à naître. »
Le gamin débarque aux Affaires Familiales en état déficient : un retard de développement, une laxité des genoux, une otorrhée.
À dix-huit mois, en août, on le parachute dans un placement nourricier. Le gamin ne marche pas, pèse à peine dix kilos. C'est là que la liste des maux s'allonge, noire comme une nuit sans lune :
• Symptômes somatiques : Éczéma, impétigo, otites à répétition, diarrhées chroniques, énurésie et encoprésie.
• Retards flagrants : Il ne marche guère avant deux ans, ne parle qu'après trois ans.
• Troubles du comportement : Une « avidité alimentaire » frôlant la boulimie et un comportement qualifié de « sauvageon » et craintif, agressif envers les étrangers qu’il cherche à mordre.
Au début, la gardienne – une femme divorcée avec deux ados à charge – joue les saintes. Elle se montre patiente, chaleureuse en apparence. Vers quatre ans, Gilles s'assagit un peu, s'épanouit, commence l'école. Mais le vernis n'allait pas tarder à craquer.
Lors de mes différentes enquêtes auprès de l’entourage la réalité devenait encore plus sordide. Tous les soirs, la gardienne le langeait sur la table de la cuisine. Et pendant qu'elle le nettoyait, elle lui distillait son venin, en tête-à-tête :
• « Ton père est un lâche et un ivrogne qui vous a abandonné. »
• « Ta mère est une femme frivole qui couche avec n'importe qui. »
• « Tu es là, toi et ton frère, pour l'argent ; je voulais garder une fille... mais la D.A.S.S. ne voulait pas vous séparer. »
• « Tu n’es qu’un déchet vivant ; personne ne peut t’aimer et personne ne t’aimera. »
À sept ans, Gilles a explosé. Opposition violente, refus de se nourrir, crises de nerf, crises d’angoisse et de larmes, refus de se langer lui-même. Il s'est mis à chercher le danger, à flirter avec le camion de trop : traverser la nationale en courant sans regarder, s'isoler sur la digue du port au risque de tomber à l'eau.
(A suivre...)
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