lundi 15 juin 2026

Aux enfants dont on se fout ! (partie 1)

   Je ne sais jamais quel souvenir va remonter en premier. Celui-ci est revenu aujourd’hui. Les autres suivront, dans le désordre qui est le leur. 


   Depuis ma tendre enfance j’ai subis sans comprendre.

   Je voyais des ombres passer sur le seuil de la porte de ma chambre lors des siestes imposées, de forme humaines absolument noires. J’hurlais de terreur et Odette venait précipitamment les premiers temps voir ce qu’il se passait ; puis finissait par grommeler quelque chose de colérique et ne revenait plus…
Je sentais des présences dans cette maison, surtout le soir dans la chambre. Mon nounours avait les yeux qui s’allumaient dans l’obscurité, me suivaient du regard, il semblait appeler quelque chose. Cette chose sous le lit rampait à la recherche d’une ouverture de mon lit, ne serait-ce qu’un drap détendu béant, pour se glisser  et me rejoindre…

   Les toilettes dans le garage étaient tout aussi éprouvantes, parce qu’une fois assis sur la lunette, même si le rideau qui faisait office de porte restait ouvert pour que je surveille le garage, quelque chose éteignait la lumière presque à chaque fois ! La terreur me faisait me ruer sur l’interrupteur, et je sentais quelque chose de glacial me suivre de près. La lumière rétablit je sentais la chose tapis dans un recoin, dans l’attente.

   Quant au grenier… la porte du grenier. Il y avait une targette pour fermer la porte de l’extérieur. Quand je me réfugiais sur la marche la plus haute de l’escalier, je vérifiais que la targette empêche n’importe quoi d’ouvrir la porte pendant que j’y étais adossé. Même ainsi, je sentais des mouvements de l’autre côté, des déplacements légers, comme un courant d’air qui venait se coller à la porte pour essayer de l’ouvrir.
   Personne ne m’a jamais consolé, jamais rassuré. Odette n’avait pas le temps, elle répétait sans cesse : « mon travail est d’assurer que tu manges et que tu portes des vêtements, débrouille-toi ! »

   Cette oppression constante, ce chagrin violent qui me chavirait ; les « choses » froides et malveillantes étaient dans l’attente… mais de quoi ?
Était-ce le passé, serait-ce le futur qui me chahutaient ? Je n’en savais rien. Il n’y avait personne pour demander, personne pour répondre. Quand les larmes inondaient mon visage et que ma gorge se serrait, que mes sanglots devenaient tempête, Odette venait m’ausculter, me secouait en hurlant d’arrêter, parfois me giflait avant de repartir à ses tâches.
   J’avais quelque chose comme six ans, sept ans… J’étais incapable de comprendre. Odette disait que j’étais un attardé, que ça ne valait pas la peine d’expliquer, que j’étais incapable de comprendre. Pour elle j’étais comme un lépreux, toujours malade, toujours à hurler ou pleurer sans raison. Elle me donnait parfois une explication le soir, quand j’étais allongé sur la table de la cuisine et qu’elle me mettais des couches : j’étais juste un déchet issue d’une catin et d’un ivrogne.

   Je ne comprenais rien à ces mots là, mais je sentais le dégoût, la colère à mon encontre. C’était donc cela : mon nounours qui me dévisageait jusque dans mon sommeil, les ombres froides me pourchassant dans la maison, les larmes brouillant mes yeux et ma gorge serrée parce que j’étais un … « déchet » ?

 

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