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dimanche 6 septembre 2026

L'espoir et la réalité

   La silhouette, sous la pluie, a froid. Elle s'est encore laissé surprendre par l'averse de la vie. Il y avait bien les signes annonciateurs de ce qui se préparait, mais elle était confiante. Tout le monde autour d'elle parlait d'optimisme, de pensée positive, de la protection des anges et de toutes ces conneries sur la bonté humaine.

   Mais ce soir, c'est plus pénible. Même aux tréfonds de son être, elle sent la morsure du froid comme celle d'un chien qui ronge son os et refuse de le lâcher. Les frissons de son corps, simple tentative pour réchauffer l'organisme, se transforment inexorablement en crampes qui imprègnent le moindre muscle, aussi petit soit-il. 
Elle sent le rictus sur ses lèvres. Un rictus de douleur qui tétanise sa mâchoire, sa nuque, ses épaules.

   Elle a envie de se blottir dans un fossé, sous les branchages d'un arbre pour s'abriter de la pluie qui ruisselle sur elle. Mais la douleur la dissuade de s'arrêter de marcher. Elle grelotte. Le vent rejoint l'orchestre nocturne, donnant une profondeur de baryton à la sensation de froid.

    La silhouette traverse le village comme une âme en peine. Elle regarde les lumières aux étages des maisons, devine la chaleur du foyer, la tranquillité et la sécurité. Elle progresse vers la sortie de la petite commune, les épaules voûtées, son unique sac en bandoulière.

   À la hauteur de la dernière maison, quelqu'un fume une cigarette sous un auvent, contemplant la pluie et savourant le tabac. Ce regard se pose sur le marcheur ruisselant avant de retourner à la tiédeur intérieure.

   La nuit sera longue et sans repos, promettant une douleur interminable et l'amertume du silence intérieur comme extérieur.



samedi 29 août 2026

2e et 3e contact de l'enfant

   Je souhaite continuer en cumulant le 2e et le 3e contact avec les foyers de l'enfance. Bien sûr, chaque foyer fut différent dans sa structure, et semblable dans son fonctionnement. 

   À l'âge de dix ans, après avoir été brutalement rejeté par ma famille d'accueil, ma vie est devenue une suite de ruptures administratives. Mon premier séjour en foyer s'est achevé en juin 1974. Pendant l'été, pour combler le vide logistique de la DDASS, on m'a envoyé en colonie de vacances — simple solution de transit pour un gamin qui venait d'avoir onze ans en ce mois de février. 

   À chaque rentrée scolaire, c'était le même rituel : un nouveau transfert, un nouvel établissement, une nouvelle année à tenir ; et ensuite les colonies durant la période estivale.

   Il faut se souvenir que dans ces années soixante-dix, les pupilles de l'État étaient stigmatisés par la société entière. Cette stigmatisation était institutionnalisée : elle imprégnait l'école, la médecine, les services sociaux, et même les familles d'accueil. Certains adultes se sentaient légitimes à maltraiter ou humilier ces enfants, parce que la société les considérait comme « moins que les autres ». 

   Pour l'année scolaire 1974-1975, le deuxième foyer de l'enfance était tenu par un couple, en plein milieu de la garrigue gardoise. Le gérant était fier de dire qu'il « élevait ses enfants à la dure ». Cela signifiait que les éducateurs avaient carte blanche pour jouer les rôles de tuteurs, comme ceux qu'on utilise pour diriger la croissance d'une plante.

   Nous avions droit, souvent le matin, à une diffusion générale du Chœur des esclaves de Verdi. Quel enfant aura interprété cette chanson lancinante comme une triste ironie de la situation à part moi ? C'était une chanson aussi lugubre que La truite de Schubert diffusée au foyer de Montpellier, ou La valse de l'empereur de Strauss diffusée le dimanche matin par Odette. Pas étonnant que j'eus associé la musique classique aux coups, aux humiliations, aux menaces. 

   L'on nous comptait matin, midi et soir ; si nous ne finissions pas de manger, on ne nous frappait pas comme au premier foyer, on nous privait simplement du reste du repas, nous faisant sortir du réfectoire. Ceux qui recevaient des colis se les voyaient confisqués...

    Nous avions appris à faire des provisions sur chaque repas, de la nourriture qu'on détournait pour anticiper les privations futures. Mais les éducateurs fouillaient inopinément nos placards et s'emparaient de nos maigres provisions... De temps à autre, l'un d'entre nous défilait complètement nu dans tous les dortoirs, son slip sur la tête en bonnet d'âne, escorté par deux éducateurs, un devant et un derrière, pour motif d'avoir menti ou volé.

   Les adultes ne nous cognaient que très rarement, mais les punitions, les humiliations remplaçaient les coups, les gifles... Les éducateurs avaient aussi l'ordre de ne pas intervenir dans les bagarres entre enfants ; du moins, ils n'intervenaient que lorsque le premier sang était versé.

   À la rentrée suivante, en 1975, nouveau décor pour une troisième année de placement. Dans ce troisième foyer, l'environnement était un ancien couvent ; une bâtisse sur trois étages, faite de pierres. Les couloirs étaient étroits et sombres ; tout le premier étage avait des barreaux d'acier aux fenêtres, il y avait une cour intérieure sombre où le soleil ne parvenait pas au sol. La musique a changé alors ; dans la salle principale la télévision diffusait de la pop scandant la joie, comme « Love is all » de Roger Glover And Guests...

   À douze ans, la violence se faisait plus directe : les coups pleuvaient si on soutenait le regard d'un éducateur. Les douches se prenaient ensemble, et les adultes responsables de chaque groupe faisaient mettre les enfants nus en rang à la sortie des douches pour inspecter leurs corps attentivement ; il ne fallait surtout pas relever la tête et croiser le regard de l’adulte. Il met arrivé de sortir de là avec la marque de gifles sur le visage. Le comptage de jour comme de nuit était la norme, nous étions comme du bétail.

   Loin de dramatiser ces faits, nous étions pour la société des enfants « à problèmes, issus de familles défaillantes », socialement inférieurs et porteurs d'une honte sociale qui ne nous appartenait pas. Nous étions à la merci d'adultes qui pouvaient nous ridiculiser, nous humilier, exercer leur pouvoir sans contrôle ni sanction ; les abus sur ces enfants étaient normalisés.

   Les institutions de l'époque ne surveillaient pas les familles d'accueil, ne contrôlaient pas les enseignants, ne protégeaient pas les enfants placés, ne prenaient pas au sérieux les violences psychologiques ou sexuelles. Ce silence permettait à des adultes dangereux d'agir en toute impunité. Rendre coupable la victime, tel était le principe social de ces années d'infamie.

   Alors quand j'entends dire qu'« avant c'était mieux », je serre les poings, je serre les dents et mes yeux virent au gris, je sens gronder la rage en moi que je m'efforce de contenir... 



jeudi 20 août 2026

Les histoires d'A

   Je n’ai jamais su ce qu’était l’amour. Cet amour dont parlent tous les humains. Ils semblent même vouloir mettre un « A » (majuscule) à ce mot-là.

   La première fois que j’ai entendu ce mot, c’était en primaire : on nous racontait des fables où une princesse attendait le grand Amour (avec la majuscule), et attendait aussi un beau prince charmant… Ces foutues histoires affirmaient d’emblée que c’était aux princes charmants de se bouger le cul pour décrocher la lascive princesse.

   Ça ne me parlait pas. C’était même maladroit pour moi, voire humiliant. Un « beau », un « prince », « charmant » ? Ma seule référence, c’était les menaces de ma nourrice, son ton autoritaire répondant à ma détresse, sa violence pour contrer la mienne. La princesse, au pire, je vivais avec : ma sœur cadette. Elle était la fille qu’Odette n’avait jamais eue, et je la jalousais.

   L’amour des adultes ? Parlons-en. Mes géniteurs et leur époque ? Le triptyque « Travail, Famille, Patrie » faisait qu’ils n’avaient cure de la fidélité ; leurs seules préoccupations étaient leurs petites personnes indigentes.

   Et ma nourrice ? Une femme divorcée avec deux adolescents, qui élevait d’autres enfants pour arrondir ses fins de mois. Elle avait fini par m’abandonner et se remarier. Son objectif était de faire adopter ses propres enfants par ce nouveau conjoint…

   Mon début de vie d’adulte ? J’étais en mode survie, à vivre dans la rue, avec mes blessures physiques et psychiques. La princesse m’attendrait. De la survie, j’ai enchaîné sur la précarité. La lascive attendrait encore. Pourtant, un jour, l’une d’entre elles m’a lancé un défi : m’occuper d’elle toute une nuit.

   Le reste ne fut qu’une suite de déboires, d’incompréhensions, d’exigences et de manipulations. Je n’ai jamais approché l’amour. J’ai seulement approché « autre chose », que les passionnés appellent aussi amour par hypocrisie : le sexe. Et ce sujet-là est lui aussi corrompu par mon vécu traumatique.

   N'étant pas humain j'ai mimé les êtres humains, et j’ai fait la part des choses entre ce que je pouvais atteindre et ce qui m’était inaccessible. Ce concept d’amour ne m'étais pas accessible. Je l’ai remplacé par celui de loyauté.

   Pour moi, l’amour n’est qu’un concept utopique, et l’utopie est une forme de dictature, un rêve de mégalomane. Les rêves n’ont plus de place dans mon existence depuis très longtemps, et j’exècre la mégalomanie.

   Ce post fait de moi une créature sans doute inquiétante. Cela ne me touche pas ; je le sais depuis longtemps. Je ressasse sans cesse les mots de mes ex-partenaires ; ces mots qu’elles avaient en commun à mon sujet : « Tu es un mort-vivant, sans ambition, sans projet... ».

   Par ironie, cela expliquerait les tentatives des humains d’en finir avec moi… Sauf que, j’ai interviewé ces humains et ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur leur concept de l’amour ; me laissant eux aussi sans explication.

 




samedi 8 août 2026

Premier contact de l'enfant

   Je suis arrivé à destination en fin de matinée au foyer, deux jours après noël. Je me souviens du froid dans l’air, du silence en moi quand j’ai vu les hauts murs et les grillages. Ça m’a serré le ventre. Derrière, il y avait un parc trop bien entretenu, une herbe trop verte, des arbres qui ne disaient rien. Les bâtiments à deux étages se tenaient là, immobiles. Je ne savais pas pourquoi ces murs, pourquoi ces grillages. Je me suis demandé si c’était pour m'empêcher de sortir, ou pour me garder là jusqu’à ce que je devienne ce qu’ils voulaient.


   Quelqu’un m’a conduit vers une chambre à quatre lits. Je ne connaissais rien, ni l’odeur, ni les draps, ni les murs. Les lits étaient faits au carré, trop nets. Puis on m’a mené dans une grande salle où les tables étaient alignées comme dans une cantine où on ne parle pas. Un grand sapin de noël se trouvait au fond. Je l’ai regardé sans comprendre ce qu’il faisait là. Des enfants bougeaient partout, souriants, comme si tout ça leur était normal. Je ne connaissais personne.

   On m’a montré une chaise en milieu de la table. Je me suis assis. J’ai gardé la tête baissée. Je sentais les regards, comme des poids sur mes épaules. Ils ont servi la nourriture. Rien qu’à l’odeur, j’ai senti mon estomac se nouer. Je n’ai presque pas touché l’assiette.
   Le géant en blouse grise a crié : « Finissez les assiettes, je vais passer ! » J’ai vu deux enfants à côté de moi vider leur assiette dans leur serviette. Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient, mais je les ai regardés du coin de l’œil.

   L’éducateur avançait derrière chaque enfant. Je sentais son pas se rapprocher. Mon dos s’est tendu. Son poing est tombé sur le haut de mon crâne, sec, brutal. Le choc m’a traversé jusqu’aux dents. Il a hurlé : « Ici, on finit son assiette. Tu n’auras pas de dessert tant que tu n’auras pas terminé ! » La peur m’a envahi d’un coup, comme si elle montait depuis mes jambes. Odette me criait dessus, me punissait, me menaçait, me giflait parfois ; ici, c’était plus direct, plus simple : ils frappaient.

   Il s’est éloigné. J’ai mis ma serviette sur mes genoux. Mes mains tremblaient un peu. J’ai vidé l’assiette dedans, comme les autres. Personne n’a rien dit. Personne n’a regardé. Personne n’a aidé. À la fin du repas, j’ai caché ma serviette contre moi pour aller la vider dehors, derrière un arbre.

J’ai senti l’air froid sur mon visage. Un animal a dû manger ce que j’avais laissé. Il devait y en avoir dans ce parc. Je me suis dit que c’était peut‑être la seule chose libre ici.



jeudi 30 juillet 2026

"En écoutant au loin le sifflement du train" de Tanimura Shinji

 


Le moment arrivera où je pourrai enfin oublier

Comme s’ils n’avaient jamais existé

Les jours, où je n’ai fait que regarder sans rien pouvoir changer,

Je vivrai

Tout en gardant mon cœur fermé

Jusqu'au moment où je pourrais oublier,

Comme dans un rêve

En écoutant le sifflement du train au loin.

Je voudrais retrouver un jour

L'endroit où j'ai déversé ces larmes vaines

Et gardé un cœur d'enfant

Plutôt que d'avoir de la rancune

Contre cette femme qui m'a abandonné

En écoutant le sifflement du train au loin.

Je continuerai à vivre

Sans jamais trahir les autres,

Sans jamais me mentir à moi-même.

Si seulement le temps d'un rêve, d'une nuit,

Je pouvais passer cette nuit à pleurer

Où l'on entend un sifflement du train au loin ;

Cette ville où rien de bon ne m’est jamais arrivé.


dimanche 19 juillet 2026

Quel est le but ?

   Quel est le sens à tout cela, quel est ce sentier qu'on nous pousse à prendre ? 

   Dès le départ, on nous a gavé d'histoires qui finissent bien : une princesse qu'on empoisonne, qui trouve le prince charmant et où ils font beaucoup d'enfants ; un prédateur (le loup) qui a des vues sur une gamine (le chaperon rouge), qui se tape la grand-mère et qui se fait avoir avant de consommer la fillette ; un renard qui flatte un corbeau pour lui piquer son fromage et qui réussit parce que le corbeau est un crétin...

    Ensuite y a le parcours uniforme pour tous : les ronds dans les ronds, les carrés dans les carrés ; et le reste on les met au fond de la classe. 

Le chemin est tracé et balisé : une vie de travail, une maison, un ou une partenaire de vie et faire des mioches avec pour objectif la voiture, le chien, la piscine, les vacances, les amis...

   Le scénario est déjà écrit.

   Mais tout le monde n'est pas bon acteur, et même un bon scénario ne fait pas une belle scène. Et puis quand le rideau tombe, il reste à tout nettoyer et recommencer.

    Quelle que soit les rôles distribués sur les planches, sommes-nous justes des pantins ? 

   Quel est le but ?

 


dimanche 24 mai 2026

Inspiration-expiration

Inspiration...

L'enfant est seul dans un escalier, recroquevillé

Des larmes ruisselantes, des sanglots à fendre l'âme.


Expiration...

L'enfant crie sa rage et sa tête cogne la marche d'escalier,

Et la cogne encore, et encore ; jusqu'à ce que la main le relâche.


Inspiration...

L'enfant est couché dans son lit par l'horreur tétanisé

L'obscurité éclipsant le membre fouillant ses entrailles.


Expiration...

L'enfant est à l'isolement dans une chambre, enfermé

Il a faim, mais personne ne lui apporte de victuailles.


Inspiration...

L'enfant s'est allongé au milieu du sentier

Il a roulé un lourd rocher sur son ventre.


Expiration...

L'enfant se projette violemment contre les barreaux d'acier

Pour se disloquer contre, faute de se glisser entre.


Inspiration...

L'enfant est nu, les yeux fous, avec les autres alignés

Sur son visage une marque, celle de cinq doigts rouges.


Expiration...

L'enfant cherche à rester en apnée, il lui faut patienter

Que tout cela cesse enfin, que cela cesse pour toujours.


Inspiration... Expiration.







La part qui nous appartient

 (L e sujet central, ici, n'est pas la pauvreté, ni une classe sociale particulière, mais la responsabilité individuelle et les conditio...