L’aube n’était qu’une lueur terne derrière les collines. Le pré, noyé dans la brume, évoquait un champ de bataille oublié. L’air sentait la terre humide et l'herbe écrasée.
Il était déjà là, conforme à sa tactique de survie : prendre l’initiative, étudier le terrain, se mouvoir ou s’immobiliser comme un roc, et utiliser la vision périphérique pour observer l’adversaire, anticiper ses mouvements et déclencher l’action opportune. Debout, ancré. Le sabre encore dans son saya, mais l’esprit aiguisé comme une lame nue.
Il l’avait perçue avant même qu’elle n’émerge du bois. Son hakama clair flottait dans la brume, comme si elle avançait, spectre enveloppé d’une lumière qui n’existait pas encore. Elle croyait incarner la prêtresse de l’aube.
Elle se trompait.
À quelques pas de lui, elle salua profondément. Lui, se contenta d’incliner brièvement la tête, sans la quitter des yeux. Elle dégaina et frappa aussitôt, cherchant à imposer sa suprématie. Un kesa-giri descendant, ample, parfait… trop parfait. Un coup qui prétendait l’englober dans sa vision du monde.
Il ne dégaina pas. Il para avec son saya : le fourreau frappa la lame dans un choc sec, comme pour lui rappeler la réalité. Un blocage martial, brutal, sans élégance.
Elle enchaîna par un yokogiri horizontal, qu’il intercepta encore, le saya claquant contre le sabre comme une vérité qui refuse d’être tranchée.
Elle recula d’un pas, les sourcils froncés. Jamais elle n’avait affronté quelqu’un qui refusait d’entrer dans sa danse.
Fière et sûre d’elle, elle revint à la charge, plus rapide, plus nerveuse. Son sabre vibrait dans l’air, comme si elle voulait forcer son antagoniste à reconnaître ses « énergies ». Finalement, il dégaina d’un nukitsuke sec, tranchant, sans fioriture. Sa lame s’arrêta à un souffle de sa joue. Elle sentit le froid du métal.
Son regard vacilla. Elle venait de comprendre que son style n’était pas une chorégraphie avec l’univers, son univers. C’était une sentence.
Obstinée, aveuglée, elle attaqua encore.
Ses coups étaient rapides, précis, mais chargés d’une tension
qu’elle ne maîtrisait plus. Chaque frappe était une affirmation
désespérée :
— Le monde est juste.
— Le
karma répond.
— La vibration protège.
—
La lumière guérit.
Mais chacun de ses assauts était irrémédiablement dévié. Sans émotion. Sans haine. Sans peur.
Les gestes de l’homme étaient courts, brutaux, efficaces. Ceux de ceux qui ont appris à survivre, pas à croire. Des mouvements directs, économes, sans artifice.
Elle frappait avec sa croyance, sans renoncer à le faire céder à sa vérité. Il répliquait avec son vécu. Et le vécu l’emportait.
Elle recula une nouvelle fois pour se ménager un instant. Son souffle était court. Son sabre tremblait légèrement dans sa main. Puis elle fit ce que font ceux dont le monde s’effondre : elle tenta un dernier assaut désespéré.
Un tsuki droit au cœur, un coup d’estoc destiné à le transpercer — ou à transpercer son refus d’entrer dans son univers. Ce n’était plus du kendo. Ce n’était plus de l’iaido. C’était un acte de survie psychique.
Il bougea. Un pas de côté. Simple. Évident. Inévitable. Le sabre de la prêtresse transperça la brume et rien d’autre, avant qu’elle ne perde l’équilibre. Son genou heurta la terre. Elle resta là, haletante, son sabre encore en main, la pointe plantée dans le sol pour ne pas s’effondrer.
Il posa la pointe de son sabre contre son épaule, juste assez pour qu’elle sente le froid du métal. Elle leva les yeux. Son regard n’était plus lumineux. Il était humain. Trop humain.
Elle murmura, la voix brisée :
—
Pourquoi ne cherches-tu pas à me détruire ?
Il répondit,
sombre, comme une lame qui glisse dans son fourreau :
— Parce
que je ne combats pas les illusions. Je les laisse tomber
d’elles-mêmes.
Elle baissa les yeux. Ses doigts se
crispèrent sur la tsuka. Son sabre vibrait faiblement, non
pas de force, mais de doute. Il ajouta :
— Je ne suis pas ton
adversaire. Je suis ce que ton monde ne peut pas absorber.
Elle ferma les yeux. Une larme — unique, silencieuse — tomba sur la terre meuble.
L’homme rengaina. Le claquement entre la tsuka et le koiguchi résonna comme un verdict. Le soleil se leva enfin, rouge et lourd, comme un œil qui juge.
Elle resta à genoux, son sabre planté dans la terre, incapable de se relever.
Lui, il tourna le dos. Non par mépris. Par nécessité. Il s’éloigna vers l’horizon, sans lumière, sans ombre, sans illusion.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire