vendredi 17 juillet 2026

Premiers secours

   Juillet 2005. Nous sommes dans l'atelier, un immense hangar de tôles aménagé en secteurs de travail. Au fond, il y a la coupe de l'aluminium, ensuite vient le fraisage des pièces, puis l'assemblage et enfin le vitrage et le chargement. Nous sommes dans une entreprise « alu-PVC » confectionnant des fenêtres et des portes de tous gabarits. Un travail à la chaîne.


   Je suis au vitrage avec Bernard, un homme d'expérience. J'apprends chaque jour avec lui des subtilités qui m'échappaient jusque-là : comment porter une vitre lourde en toute sécurité, comment vitrer en un minimum d'effort...
   Soudain, un bruit immense recouvre les bruits de l'atelier : un fracas de verre couvrant les sons de la scie et des compresseurs pendant une seconde. Je sais de quoi il s'agit : quelqu'un a bousculé un chariot et une pile de vitres a basculé au sol.


   Je relève la tête, regardant mon coéquipier Bernard. Son sourire narquois confirme bien ma déduction et, au moment où il entrouvre les lèvres pour lancer une plaisanterie, une autre voix se fait entendre derrière moi : « ... Je crois que j'ai un problème... »
   Je suis toujours en train de regarder mon coéquipier lorsque je réalise que celui-ci s'est raidi. Sa bouche reste ouverte sans émettre aucun son et ses yeux sont écarquillés. Quelque chose effraie Bernard, ce qui me paraît extravagant !
Je pivote alors rapidement sur moi-même pour voir quel est le phénomène qui a « réfrigéré » mon collègue...


   Georges est un quadragénaire hors du commun ; le genre de bonhomme qui fait se retourner la plupart des femmes : larges épaules, taille mince, rien que du muscle finement dessiné... À le regarder, il fait penser à un nageur de compétition.
   Mais à cet instant, mon regard saisit un autre homme : un homme angoissé et dépassé par une situation qu'il ne maîtrise pas. Georges, comme nous tous, porte un jean et un t-shirt ; à la différence que son avant-bras droit est ouvert dans le sens longitudinal : du creux du coude au poignet, et son sang gicle par saccades, suivant fidèlement les battements de son cœur. Je n'ai jamais rien vu de tel auparavant, mais je sais de quoi il s'agit : l'artère a été sectionnée ; ma marge de manœuvre est très étroite ! Georges est hagard, le regard terne ; je le sens fléchir.


   Je me précipite sur lui, lui parle et le fais asseoir. Il ne veut pas s'allonger, préférant la station assise. Je suis calme, ma voix posée lui recommande de fixer son attention sur les camions de chargement, de ne pas regarder son bras que je gère. Les autres employés se sont regroupés autour de nous, tétanisés, choqués ; j'en vois au moins trois avec les larmes aux yeux. Je ne peux rien attendre d'eux si je ne les secoue pas.
   Je me souviens alors qu'on disait que je savais rugir. Je n'ai pas mémoire des circonstances et, à ce moment-là, il m'importe peu de me rappeler. Je mets donc toute ma force dans la voix, balayant toute léthargie dans mon entourage.


   Il faut organiser les hommes aux tâches les plus utile  : un tel va me chercher les chiffons propres (« Le sac entier, grouille ! »), un tel (dont les yeux ruissellent) sort au portail pour piloter les secours. Bernard semble se ressaisir (c'est de lui que j'ai besoin le plus !) et fonce dans les bureaux donner l'alarme... mais il n'en ressort pas.


   Je fais reculer les autres, Georges n'a pas besoin de se sentir oppressé. Le sac de chiffons est à mes côtés. Je regarde la plaie : muscles et tendons ont été sectionnés... Pas de choix, je referme la plaie en mettant mes mains en pince, puis je dépose des chiffons et appuie fortement là où le sang gicle en saccades...
   Mon silence soudain (inutile d'élever la voix après avoir mobilisé les hommes) et ma détermination semblent donner un peu de vie à l'entourage. Georges essaie de me parler, le regard vide, sa voix faiblit et je suis à genoux dans une flaque de sang...
Je pourrais essayer de trouver l'artère sous-claviculaire, mais je devrais alors lâcher mon pansement compressif... Hors de question.
   Lorsqu'on agit sur une détresse, le temps s'étiole, semble ralentir comme pour nous narguer...
   Je reprends la conversation avec Georges comme deux potes qui fument une clope en pause... Les chiffons s'accumulent, rouges, sanguinolents. Georges fixe du regard ces chiffons éteints... J'ai l'impression tenace d'être en train de le perdre, et la flaque s'est transformée en mare de sang.


   Je rugis une fois de plus, de colère cette fois : je dois garder Georges éveillé ! Ce dernier sursaute, je l'attire du côté de la lumière, l'empêche de renoncer...
   Je ne sais combien de temps s'écoule lorsque, enfin, les pompiers arrivent... Ils prennent le relais mais n'arrivent pas non plus à stopper l'hémorragie. Georges est évacué sur Aix-en-Provence. Je me redresse et fais le bilan : une mare de sang qu'on nous recommande de nettoyer à l'eau chaude, des dizaines de chiffons ruisselant de sang, mon jean imbibé de sang et mes avant-bras couverts d'hémoglobine...
Je réintègre mon corps et j'ai envie de fuir.


   Georges a été sauvé. À l'hôpital, ils ont été étonnés qu'il n'ait pas perdu plus de sang... Il a gardé son bras, après plusieurs interventions chirurgicales. Cela aurait pu être une victoire, alors pourquoi ce sentiment de défaite, de honte en moi ?
Est-ce dû à mon aversion de moi-même ? Tant de sang perdu, tant de secondes gaspillées, tant de gestes maladroits ! Les pompiers m'ont demandé : « Pourquoi n'avez-vous pas cherché le point de pression sous-claviculaire ? »


   C'est sans doute cela qui m'a ramené à la réalité. J'aurais pu faillir et tuer un homme ; un homme contre qui je n'avais aucun grief ; uniquement par mon incompétence !
J'ai eu de la chance, et cela me rend amer...


   La situation s'est transformée en succès non pas parce que j'étais efficace ; mais parce que les secours l'ont été !
   Il me revient une maxime que j'ai entendue quelques années plus tard : « Êtes-vous prêt à vivre avec les conséquences de votre manque de préparation ? »


12 commentaires:

  1. L'incompétence ? Je vis mal avec. On ne peut pas tout savoir.

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  2. Vous avez fait ce qu’il fallait faire pour stopper le saignement, et ce n’est pas à la portée de tous de pouvoir le faire. Je vous trouve bien sévère envers vous-même.
    Une belle journée à vous.
    Carla

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    1. Dame Carla.
      Il ne faut jamais se satisfaire de soi-même, ce serait la porte ouverte à la négligence ; d'autant plus quand il s'agit des gestes de premiers secours.
      Ce n'est pas pour rien qu'il y a des stages de renouvellement qui permettent des "mises à jour" : le rappel des gestes, des situations à risques, des procédures, des comportements, etc.
      Belle journée à vous aussi.

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  3. A ce moment là, vous avez fait du mieux que vous pouviez étant donné les circonstances. Et Georges a survécu, c'est tout de même le principal, non?

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    1. Mme Chapeau.
      Ce qui m'a sidéré est qu'il y avait une dizaine de personnes autour de moi, inopérantes, figées. Pourtant quand une détresse se déclenche, il faut réagir !
      Voilà qui me permet de dire : l'ignorance est un danger pour soi et autrui. Ignorer les risques, c'est ignorer l'anticipation. Peut-être avais-je l'expérience, à ma petite mesure, de ce qu'est une hémorragie externe ?
      Je vous concède que Georges a survécu, c'est ce qu'on appelle le biais du survivant ; dans un contexte d'effet "placebo". C'était moi le placebo.
      ;-)

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  4. Tu as été particulièrement efficace, pour ne pas dire efficient, lors de cet accident du travail, et si Georges a pu être sauvé, c'est par la qualité de ton intervention auprès de lui en attendant les pompiers.
    Rétrospectivement, tu peux être fier de toi, même si, bien évidemment, tu vas me contester cette appréciation. Il n'empêche que je la réitère.
    Il y en a plus d'un qui aurait paniqué dans de telles circonstances.
    Tu sais faire preuve d'un sang-froid remarquable, ce qui n'est pas donné à tout le monde.
    Décidément tu es champion toutes catégories dans la manière de porter sans cesse des jugements négatifs sur toi-même !… :-)

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    1. AlainX.
      Ouais, je suis champion hors catégorie pour mes propres jugements négatifs ; c'est un don des divinités, nul besoin de coach, nul besoin d'entraînement, nul besoin de trophée. Je sais juste où j'en suis.
      J'aurai été fier si j'avais sauvé un animal ; mais un humain ? Pfff...
      ;-)

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  5. D'abord j'ai envie de souligner la qualité du récit extrêmement bien écrit puis le sang-froid et le calme dont tu as fait preuve dans l'urgence. Après coup, on peut toujours se dire qu'on aurait pu faire plus ou mieux mais en tout cas ton geste a été efficace et a permis d'attendre les pompiers.

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    1. Myrte.
      Merci pour les compliments ; je vais avoir du mal à nier le gain de temps pour l'action des pompiers. Mais mon auto-débriefing m'a permis de pointer du doigt les gestes approximatifs à ne plus jamais reproduire si une situation analogue se présente à nouveau.
      Bonne soirée.

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  6. Bref, si je comprends bien, vous avez fait deux fois le nécessaire. D'abord en réagissant le jour où Georges s'était blessé et par la suite en améliorant vos connaissances pour pouvoir mieux réagir si un tel accident se produisait de nouveau en votre présence ♫ maintenant, je croise les doigts pour que ce débriefing soit jugé correct ♫ .

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  Le lézard blessé Attend le prochain assaut Guerrier obstiné.