Le lézard blessé
Attend le prochain assaut
Guerrier obstiné.
La dissonance, c'est ce décalage permanent entre le récit officiel — celui des institutions, des critiques unanimes ou des morales de salon — et le vécu brut. Je n'ai rien à vous vendre, et je ne cherche pas votre empathie. Je consigne. Si mes mots résonnent avec vos propres silences ou vos propres doutes, tant mieux. Si vous préférez la fuite ou la simulation de compréhension, la porte est restée ouverte derrière vous.
Je souhaite continuer en cumulant le 2e et le 3e contact avec les foyers de l'enfance. Bien sûr, chaque foyer fut différent dans sa structure, et semblable dans son fonctionnement.
À l'âge de dix ans, après avoir été brutalement rejeté par ma famille d'accueil, ma vie est devenue une suite de ruptures administratives. Mon premier séjour en foyer s'est achevé en juin 1974. Pendant l'été, pour combler le vide logistique de la DDASS, on m'a envoyé en colonie de vacances — simple solution de transit pour un gamin qui venait d'avoir onze ans en ce mois de février.
À chaque rentrée scolaire, c'était le même rituel : un nouveau transfert, un nouvel établissement, une nouvelle année à tenir ; et ensuite les colonies durant la période estivale.
Il faut se souvenir que dans ces années soixante-dix, les pupilles de l'État étaient stigmatisés par la société entière. Cette stigmatisation était institutionnalisée : elle imprégnait l'école, la médecine, les services sociaux, et même les familles d'accueil. Certains adultes se sentaient légitimes à maltraiter ou humilier ces enfants, parce que la société les considérait comme « moins que les autres ».
Pour l'année scolaire 1974-1975, le deuxième foyer de l'enfance était tenu par un couple, en plein milieu de la garrigue gardoise. Le gérant était fier de dire qu'il « élevait ses enfants à la dure ». Cela signifiait que les éducateurs avaient carte blanche pour jouer les rôles de tuteurs, comme ceux qu'on utilise pour diriger la croissance d'une plante.
Nous avions droit, souvent le matin, à une diffusion générale du Chœur des esclaves de Verdi. Quel enfant aura interprété cette chanson lancinante comme une triste ironie de la situation à part moi ? C'était une chanson aussi lugubre que La truite de Schubert diffusée au foyer de Montpellier, ou La valse de l'empereur de Strauss diffusée le dimanche matin par Odette. Pas étonnant que j'eus associé la musique classique aux coups, aux humiliations, aux menaces.
L'on nous comptait matin, midi et soir ; si nous ne finissions pas de manger, on ne nous frappait pas comme au premier foyer, on nous privait simplement du reste du repas, nous faisant sortir du réfectoire. Ceux qui recevaient des colis se les voyaient confisqués...
Nous avions appris à faire des provisions sur chaque repas, de la nourriture qu'on détournait pour anticiper les privations futures. Mais les éducateurs fouillaient inopinément nos placards et s'emparaient de nos maigres provisions... De temps à autre, l'un d'entre nous défilait complètement nu dans tous les dortoirs, son slip sur la tête en bonnet d'âne, escorté par deux éducateurs, un devant et un derrière, pour motif d'avoir menti ou volé.
Les adultes ne nous cognaient que très rarement, mais les punitions, les humiliations remplaçaient les coups, les gifles... Les éducateurs avaient aussi l'ordre de ne pas intervenir dans les bagarres entre enfants ; du moins, ils n'intervenaient que lorsque le premier sang était versé.
À la rentrée suivante, en 1975, nouveau décor pour une troisième année de placement. Dans ce troisième foyer, l'environnement était un ancien couvent ; une bâtisse sur trois étages, faite de pierres. Les couloirs étaient étroits et sombres ; tout le premier étage avait des barreaux d'acier aux fenêtres, il y avait une cour intérieure sombre où le soleil ne parvenait pas au sol. La musique a changé alors ; dans la salle principale la télévision diffusait de la pop scandant la joie, comme « Love is all » de Roger Glover And Guests...
À douze ans, la violence se faisait plus directe : les coups pleuvaient si on soutenait le regard d'un éducateur. Les douches se prenaient ensemble, et les adultes responsables de chaque groupe faisaient mettre les enfants nus en rang à la sortie des douches pour inspecter leurs corps attentivement ; il ne fallait surtout pas relever la tête et croiser le regard de l’adulte. Il met arrivé de sortir de là avec la marque de gifles sur le visage. Le comptage de jour comme de nuit était la norme, nous étions comme du bétail.
Loin de dramatiser ces faits, nous étions pour la société des enfants « à problèmes, issus de familles défaillantes », socialement inférieurs et porteurs d'une honte sociale qui ne nous appartenait pas. Nous étions à la merci d'adultes qui pouvaient nous ridiculiser, nous humilier, exercer leur pouvoir sans contrôle ni sanction ; les abus sur ces enfants étaient normalisés.
Les institutions de l'époque ne surveillaient pas les familles d'accueil, ne contrôlaient pas les enseignants, ne protégeaient pas les enfants placés, ne prenaient pas au sérieux les violences psychologiques ou sexuelles. Ce silence permettait à des adultes dangereux d'agir en toute impunité. Rendre coupable la victime, tel était le principe social de ces années d'infamie.
Alors quand j'entends dire qu'« avant c'était mieux », je serre les poings, je serre les dents et mes yeux virent au gris, je sens gronder la rage en moi que je m'efforce de contenir...
"Les médiévales" sont une festivité dans toute la France. On y découvre un environnement, un cliché englobant les couleurs, les costumes, les musiques d'un autre temps ; avec une pointe de "fantastique", de fantasmes ludiques. Une évasion de bon entrain où les gens s'évadent quelque peu, grâce aux talents de bénévoles et de l'engouement de passionnés.
Cette année, je me suis même adonné à la boisson des dieux, le temps d'une soirée ; mais cela n'a pas fait de moi un dieu, ni même connecté avec ces derniers...
Si j'avais eu un enfant dans cette vie, c'est ce genre d'histoire que j'aurais raconté le soir avant qu'il s'endorme. Cela est beaucoup plus intéressant que les trucs "bisounours" qui polluent l'approche de la vie...
;-)
Tiré du roman de Philip K.Dick : "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques", le film de Ridley Scott de 1982 m'a fait l'effet d'un coup de poing. Je ne me souviens pas très bien "quand" j'ai visionné ce film de science-fiction. Peut-être pendant mon service militaire...
Je ne me suis pas identifié au héros cinématographique, mais à un personnage secondaire qui apparait dans la séquence d'introduction qui est posté avec cette réflexion. Pourquoi me suis-je identifié à la trame de la narration cinématographique ?
La trame de cette fiction, au-travers une enquête policière, pose la question de ce qu'est un être humain, sur quoi repose une émotion ou des souvenirs. Cela ne pouvait que m'impacter alors que j'entrais dans le monde adulte.
C'est la scène d'introduction qui m'a fait comprendre mon errance. Le personnage de "Leon Kowalsky" semble perturbé durant le test de "Voight Kampff " ; on le voit répondre confusément, de façon disproportionnée. Je me suis reconnu immédiatement.
Vous n'imaginez pas à quel point tout est confus en moi, "à fleur de peau". Le mot "mère", ou "père", m'arrache une réaction de violence pure ; j'ai du juguler cette violence, la retourner contre moi.
J'écris ceci et je souris amèrement parce que des décennies plus tard, je me trouvais devant une psychologue qui a prononcé pratiquement la même phrase que le "blade runner" à "Leon" : "- Décrivez, avec des mots simples, seulement les bonnes choses dont vous vous souvenez..." Fort heureusement, cette dernière n'a pas rajouté "... au sujet de votre mère."
Je suis incapable de répondre à cela, encore aujourd’hui.
Je me suis senti proche de "Leon" parce que sa violence n'était pas mauvaise ; il était juste acculé, seul devant le gouffre ou le "Blade runner" le poussait. Tout comme je le suis encore aujourd'hui...
Je n’ai jamais su ce qu’était l’amour. Cet amour dont parlent tous les humains. Ils semblent même vouloir mettre un « A » (majuscule) à ce mot-là.
La première fois que j’ai entendu ce mot, c’était en primaire : on nous racontait des fables où une princesse attendait le grand Amour (avec la majuscule), et attendait aussi un beau prince charmant… Ces foutues histoires affirmaient d’emblée que c’était aux princes charmants de se bouger le cul pour décrocher la lascive princesse.
Ça ne me parlait pas. C’était même maladroit pour moi, voire humiliant. Un « beau », un « prince », « charmant » ? Ma seule référence, c’était les menaces de ma nourrice, son ton autoritaire répondant à ma détresse, sa violence pour contrer la mienne. La princesse, au pire, je vivais avec : ma sœur cadette. Elle était la fille qu’Odette n’avait jamais eue, et je la jalousais.
L’amour des adultes ? Parlons-en. Mes géniteurs et leur époque ? Le triptyque « Travail, Famille, Patrie » faisait qu’ils n’avaient cure de la fidélité ; leurs seules préoccupations étaient leurs petites personnes indigentes.
Et ma nourrice ? Une femme divorcée avec deux adolescents, qui élevait d’autres enfants pour arrondir ses fins de mois. Elle avait fini par m’abandonner et se remarier. Son objectif était de faire adopter ses propres enfants par ce nouveau conjoint…
Mon début de vie d’adulte ? J’étais en mode survie, à vivre dans la rue, avec mes blessures physiques et psychiques. La princesse m’attendrait. De la survie, j’ai enchaîné sur la précarité. La lascive attendrait encore. Pourtant, un jour, l’une d’entre elles m’a lancé un défi : m’occuper d’elle toute une nuit.
Le reste ne fut qu’une suite de déboires, d’incompréhensions, d’exigences et de manipulations. Je n’ai jamais approché l’amour. J’ai seulement approché « autre chose », que les passionnés appellent aussi amour par hypocrisie : le sexe. Et ce sujet-là est lui aussi corrompu par mon vécu traumatique.
N'étant pas humain j'ai mimé les êtres humains, et j’ai fait la part des choses entre ce que je pouvais atteindre et ce qui m’était inaccessible. Ce concept d’amour ne m'étais pas accessible. Je l’ai remplacé par celui de loyauté.
Pour moi, l’amour n’est qu’un concept utopique, et l’utopie est une forme de dictature, un rêve de mégalomane. Les rêves n’ont plus de place dans mon existence depuis très longtemps, et j’exècre la mégalomanie.
Ce post fait de moi une créature sans doute inquiétante. Cela ne me touche pas ; je le sais depuis longtemps. Je ressasse sans cesse les mots de mes ex-partenaires ; ces mots qu’elles avaient en commun à mon sujet : « Tu es un mort-vivant, sans ambition, sans projet... ».
Par ironie, cela expliquerait les tentatives des humains d’en finir avec moi… Sauf que, j’ai interviewé ces humains et ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur leur concept de l’amour ; me laissant eux aussi sans explication.
Ce post sera bref. Je suis entré dans la vie avec mutisme. J’ai parlé et marché tard. J’ai couru sans but. J’ai parlé sans rien dire. Puis j’ai écrit, sans ordre.
Depuis la fin de ma vie active, je m’observe. Tous ces mots, pour qui, pour quoi ? Je vois que je ne fais que remplir un vide qui ne se comble pas ; ce vide, c’est moi.
La vie forme parfois un cercle. On revient à son point de départ.
Mon ego vous remercie de votre attention. Il est temps pour moi de revenir au mutisme.
Ce blog disparaîtra dans une semaine... (ou pas, vu les commentaires.)
En errant dans mes clichés numériques, je suis tombé sur une sortie au village de Lacoste, dans le Vaucluse. L’idée était de jeter un œil sur le château du Marquis de Sade, racheté par Pierre Cardin.
En regardant le cliché, j’ai alors ressenti une paréidolie : il y avait un buste dans une zone que j’appellerais une cour, et en l’observant d’une vue englobante, j’ai sursauté de surprise. Le pan de mur d’enceinte me révélait la moitié du visage gauche du buste, à quelques dizaines de mètres de lui !
Je ne connais pas le Marquis de Sade, mais il est dit qu’il était un fieffé coquin, pornographe et pédophile, qui torturait ses victimes. En bref, un fieffé salaud selon notre morale du XXIᵉ siècle.
Je me suis alors amusé, avec cette paréidolie, à imaginer qu’une partie de ce Marquis hantait toujours la place, imprégnant les murs.
Je soumets deux de mes clichés illustrant cette paréidolie. Il est dit que chacun a sa propre paréidolie.
Qu’en dites-vous ?
Elle est venue me rendre visite bien assez tôt, ou peut-être trop tôt. Elle a sûrement fait quelques apparitions à l’orée de mon berceau, venant me bercer quand j’hurlais de faim ; sans doute me fredonnait-elle une mélodie douce pour essayer d’apaiser le bébé que j’étais, à la place de celle qui m’avait mis au monde.
Elle est revenue des années plus tard, courant avec moi quand je traversais la nationale et que la tôle des voitures me frôlait, au grand dam des conducteurs qui hurlaient après moi.
Je l’ai aussi croisée pendant ma première année en pensionnat, lorsque, à la piscine, mon corps épuisé s’enfonçait dans l’eau ammoniaquée ; elle me souriait tristement, assise au fond, les yeux levés vers moi.
Elle venait s’asseoir à côté de moi en cours au lycée, me regardant de ses yeux interrogateurs alors que j’entaillais volontairement mes doigts à coups de cutter, devant le professeur de comptabilité effaré.
Ensuite, elle est venue pendant mes sommeils, comme une succube changeant de formes à volonté ; me réveillant pendant que je hurlais d’épouvante.
Elle m’a suivi pendant mon service militaire : quand je sautais du wagon, non pas sur le quai mais sur la voie ferrée, elle m’hurlait dessus lorsque la locomotive chuintait sur mes fesses.
À mes vingt-deux ans, elle s’est glissée dans ma poche, tranchante comme une lame que je tenais comme on serre une main, me promenant au fond d’une nuit glaciale, sous les éclairages d’une ville quelconque ; elle s’est bien moquée de moi.
Je l’ai revue quand j’ai été drossé vers le large, cet hiver où j’étais sous-équipé pour rester longtemps dans une eau froide, à la dérive.
Elle ne m’a jamais abandonné, toujours présente dans les instants de ma vie. Elle s’est même invitée dans mon couple, susurrant à l’oreille de ma femme, avant de revenir vers moi et m’accabler davantage, appuyant sur mon incompétence d’homme, de conjoint, d’être humain…
Depuis que j’ai décidé de laisser ma porte ouverte à son intention, elle a cessé de me rendre visite. Je lui adresse des pensées parfois, mais elle ne répond pas, elle ne répond plus.
Calao à casque de l'île Gaya, Kota Kinabalu, Malaisie.
Yeux doux et bec dur
Peux-tu lui faire confiance
L'oiseau te regarde
Après avoir fini la période scolaire derrière les hauts murs du foyer de Montpellier, la D.D.A.S.S. de l'époque m'a envoyé au bord de la mer, en colonie de vacances. Je ne savais pas qu'Odette avait couché par écrit qu'elle renonçait à m'élever, ni qu'elle, mon frère et ma sœur avaient déménagé, changé de commune.
Le contraste était saisissant : les enfants dormaient sous des tentes « marabout » par groupes d'une vingtaine de gosses. Bien sûr, au cours de chaque nuit, je surprenais toujours un adulte passant dans ma tente ; il vérifiait s'il ne manquait personne, assurément, mais il restait dans l'allée centrale sans jamais s'approcher d'un lit en particulier. Si je pouvais dormir à peu près en sécurité, c'était grâce au duvet qu'on nous fournissait et qui m'enveloppait de près, et surtout il était fermé... On ne pouvait pas m'atteindre à ce moment-là.
Il n'y avait que des murets pour délimiter la colonie ; je pouvais m'échapper ! Mais pour aller où ? Je savais que j'avais le Grau-du-Roi sur ma gauche et La Grande-Motte sur ma droite. J'avais surpris une conversation entre un moniteur et une monitrice (c'est comme cela qu'on appelait ces adultes-là). Je ne savais pas situer ces noms sur une carte ; d'ailleurs je n'avais pas de carte. Je n'avais qu'onze ans.
Les adultes ici ne cognaient pas, ils ne venaient pas dans les douches quand on se lavait, ils veillaient juste à ce que nous soyons tous là au réfectoire sans jamais hurler ou frapper soudainement. Ils étaient présents dans les tentes ou lors des déplacements, nous encadrant. Ils organisaient des activités comme au foyer. J'avais appris à mimer les autres sans me faire remarquer, je restais à distance, sans jamais trop m'approcher. Je savais ne pas attirer le regard.
Tous les matins, je me levais très tôt et marchais dans le sable froid jusqu'au bord de la mer. Je ne me baignais pas, j'abreuvais mon regard des couleurs de l'aube.
Le plus incroyable était qu'avant la baignade du matin, on était « libres » ! Libres de faire ce que l'on voulait, presque sans surveillance. C'était un choc pour moi. Certains allaient au Grau-du-Roi à pied par la plage, avec un moniteur qui les abandonnait au village. Certains gosses étaient en compétition pour voler des cartes postales. D'autres lisaient des bandes dessinées fournies gratuitement, un peu partout dans la colonie.
J'alternais : la marche vers le village sans participer aux larcins — je n'écrivais que si l'on m'y forçait, comme à l'école — et la lecture de bandes dessinées dont les couleurs me fascinaient.
Les vacances étaient extraordinaires. Pour la première fois, le danger cessait de me suivre comme une ombre. Il restait derrière les murs du foyer, sauf la nuit. Même les toilettes étaient sans danger : pas de porte d'accès, seulement celles pour s'isoler ; on ne pouvait pas me bloquer et profiter de moi.
Les vacances se sont terminées. Je n'avais pas d'ami, pas de collègue. C'était mieux parce que je ne les reverrais jamais. J'avais compris cela ; et mon intuition me donna raison : je ne retournais pas au foyer aux murs et grillages.
On me déplaçait ailleurs, plus loin, dans un nouvel endroit inconnu...
Je suis arrivé à destination en fin de matinée au foyer, deux jours après noël. Je me souviens du froid dans l’air, du silence en moi quand j’ai vu les hauts murs et les grillages. Ça m’a serré le ventre. Derrière, il y avait un parc trop bien entretenu, une herbe trop verte, des arbres qui ne disaient rien. Les bâtiments à deux étages se tenaient là, immobiles. Je ne savais pas pourquoi ces murs, pourquoi ces grillages. Je me suis demandé si c’était pour m'empêcher de sortir, ou pour me garder là jusqu’à ce que je devienne ce qu’ils voulaient.
Quelqu’un m’a conduit vers une chambre à quatre lits. Je ne connaissais rien, ni l’odeur, ni les draps, ni les murs. Les lits étaient faits au carré, trop nets. Puis on m’a mené dans une grande salle où les tables étaient alignées comme dans une cantine où on ne parle pas. Un grand sapin de noël se trouvait au fond. Je l’ai regardé sans comprendre ce qu’il faisait là. Des enfants bougeaient partout, souriants, comme si tout ça leur était normal. Je ne connaissais personne.
On m’a montré une chaise en milieu de la table. Je me suis assis. J’ai gardé la tête baissée. Je sentais les regards, comme des poids sur mes épaules. Ils ont servi la nourriture. Rien qu’à l’odeur, j’ai senti mon estomac se nouer. Je n’ai presque pas touché l’assiette.
Le géant en blouse grise a crié : « Finissez les assiettes, je vais passer ! » J’ai vu deux enfants à côté de moi vider leur assiette dans leur serviette. Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient, mais je les ai regardés du coin de l’œil.
L’éducateur avançait derrière chaque enfant. Je sentais son pas se rapprocher. Mon dos s’est tendu. Son poing est tombé sur le haut de mon crâne, sec, brutal. Le choc m’a traversé jusqu’aux dents. Il a hurlé : « Ici, on finit son assiette. Tu n’auras pas de dessert tant que tu n’auras pas terminé ! » La peur m’a envahi d’un coup, comme si elle montait depuis mes jambes. Odette me criait dessus, me punissait, me menaçait, me giflait parfois ; ici, c’était plus direct, plus simple : ils frappaient.
Il s’est éloigné. J’ai mis ma serviette sur mes genoux. Mes mains tremblaient un peu. J’ai vidé l’assiette dedans, comme les autres. Personne n’a rien dit. Personne n’a regardé. Personne n’a aidé. À la fin du repas, j’ai caché ma serviette contre moi pour aller la vider dehors, derrière un arbre.
J’ai senti l’air froid sur mon visage. Un animal a dû manger ce que j’avais laissé. Il devait y en avoir dans ce parc. Je me suis dit que c’était peut‑être la seule chose libre ici.
Quand les prolétaires
Se croient en bas de l’échelle
Ils voient les clochards.
Cela faisait huit heures que l’agent G. était planté derrière les caisses, à surveiller les clients comme un suricate sous caféine. Ses pieds avaient officiellement déposé plainte, mais son visage, lui, affichait encore un enthousiasme suspect, comme s’il venait de gagner un concours de sourires forcés.
C’est alors qu’elle apparut.
Une femme blonde, radieuse, majestueuse, accompagnée d’une fillette qui ressemblait à une version “format poche” de la même personne. L’agent G. cligna des yeux. Mais… mais c’est une elfe ! Une vraie ! Peter Jackson, tu as raté un casting, mon vieux !
Il se redressa d’un coup, prêt à incarner le rôle du Rôdeur des contrées de la Promotion.
La femme s’approcha, lui adressa un sourire doux, et lui parla. Lui, il entendit à peu près :
« Bonjour, beau damoiseau des caisses automatiques… »
En réalité, elle disait probablement quelque chose de banal, mais son cerveau avait décidé de mettre de la magie partout.
La conversation dura un peu trop longtemps au goût de la fillette, qui commençait à faire des grimaces dignes d’un gnome renfrogné. L’agent, lui, flottait sur un nuage de satisfaction, persuadé que la vie venait enfin de lui offrir un moment digne d’un film.
Puis, soudain, la femme lui tendit un petit papier plié. Un numéro ? Un mot doux ? Une quête magique ? Il le prit avec la délicatesse d’un archéologue découvrant un artefact elfique.
Mais la fillette, elle, n’avait pas signé pour ce scénario. Elle attrapa sa mère par le bras et la tira hors du champ comme si elle évacuait un suspect.
L’agent G. entendit alors leur dernier échange :
— Qu’est-ce qu’il se passe, le monsieur ne te plaît pas ?
— Si, répondit la fillette, mais il sent le pipi…
Silence. Fin du film. Générique. L’elfe disparaît dans la foule, et l’agent G. reste là, tenant son petit papier comme un héros tragique qui vient de se faire éliminer au premier round.
Il prit la peine de se diriger vers la poubelle publique et de laisser la missive échoir sans même l’ouvrir.