samedi 29 août 2026

2e et 3e contact de l'enfant

   Je souhaite continuer en cumulant le 2e et le 3e contact avec les foyers de l'enfance. Bien sûr, chaque foyer fut différent dans sa structure, et semblable dans son fonctionnement. 

   À l'âge de dix ans, après avoir été brutalement rejeté par ma famille d'accueil, ma vie est devenue une suite de ruptures administratives. Mon premier séjour en foyer s'est achevé en juin 1974. Pendant l'été, pour combler le vide logistique de la DDASS, on m'a envoyé en colonie de vacances — simple solution de transit pour un gamin qui venait d'avoir onze ans en ce mois de février. 

   À chaque rentrée scolaire, c'était le même rituel : un nouveau transfert, un nouvel établissement, une nouvelle année à tenir ; et ensuite les colonies durant la période estivale.

   Il faut se souvenir que dans ces années soixante-dix, les pupilles de l'État étaient stigmatisés par la société entière. Cette stigmatisation était institutionnalisée : elle imprégnait l'école, la médecine, les services sociaux, et même les familles d'accueil. Certains adultes se sentaient légitimes à maltraiter ou humilier ces enfants, parce que la société les considérait comme « moins que les autres ». 

   Pour l'année scolaire 1974-1975, le deuxième foyer de l'enfance était tenu par un couple, en plein milieu de la garrigue gardoise. Le gérant était fier de dire qu'il « élevait ses enfants à la dure ». Cela signifiait que les éducateurs avaient carte blanche pour jouer les rôles de tuteurs, comme ceux qu'on utilise pour diriger la croissance d'une plante.

   Nous avions droit, souvent le matin, à une diffusion générale du Chœur des esclaves de Verdi. Quel enfant aura interprété cette chanson lancinante comme une triste ironie de la situation à part moi ? C'était une chanson aussi lugubre que La truite de Schubert diffusée au foyer de Montpellier, ou La valse de l'empereur de Strauss diffusée le dimanche matin par Odette. Pas étonnant que j'eus associé la musique classique aux coups, aux humiliations, aux menaces. 

   L'on nous comptait matin, midi et soir ; si nous ne finissions pas de manger, on ne nous frappait pas comme au premier foyer, on nous privait simplement du reste du repas, nous faisant sortir du réfectoire. Ceux qui recevaient des colis se les voyaient confisqués...

    Nous avions appris à faire des provisions sur chaque repas, de la nourriture qu'on détournait pour anticiper les privations futures. Mais les éducateurs fouillaient inopinément nos placards et s'emparaient de nos maigres provisions... De temps à autre, l'un d'entre nous défilait complètement nu dans tous les dortoirs, son slip sur la tête en bonnet d'âne, escorté par deux éducateurs, un devant et un derrière, pour motif d'avoir menti ou volé.

   Les adultes ne nous cognaient que très rarement, mais les punitions, les humiliations remplaçaient les coups, les gifles... Les éducateurs avaient aussi l'ordre de ne pas intervenir dans les bagarres entre enfants ; du moins, ils n'intervenaient que lorsque le premier sang était versé.

   À la rentrée suivante, en 1975, nouveau décor pour une troisième année de placement. Dans ce troisième foyer, l'environnement était un ancien couvent ; une bâtisse sur trois étages, faite de pierres. Les couloirs étaient étroits et sombres ; tout le premier étage avait des barreaux d'acier aux fenêtres, il y avait une cour intérieure sombre où le soleil ne parvenait pas au sol. La musique a changé alors ; dans la salle principale la télévision diffusait de la pop scandant la joie, comme « Love is all » de Roger Glover And Guests...

   À douze ans, la violence se faisait plus directe : les coups pleuvaient si on soutenait le regard d'un éducateur. Les douches se prenaient ensemble, et les adultes responsables de chaque groupe faisaient mettre les enfants nus en rang à la sortie des douches pour inspecter leurs corps attentivement ; il ne fallait surtout pas relever la tête et croiser le regard de l’adulte. Il met arrivé de sortir de là avec la marque de gifles sur le visage. Le comptage de jour comme de nuit était la norme, nous étions comme du bétail.

   Loin de dramatiser ces faits, nous étions pour la société des enfants « à problèmes, issus de familles défaillantes », socialement inférieurs et porteurs d'une honte sociale qui ne nous appartenait pas. Nous étions à la merci d'adultes qui pouvaient nous ridiculiser, nous humilier, exercer leur pouvoir sans contrôle ni sanction ; les abus sur ces enfants étaient normalisés.

   Les institutions de l'époque ne surveillaient pas les familles d'accueil, ne contrôlaient pas les enseignants, ne protégeaient pas les enfants placés, ne prenaient pas au sérieux les violences psychologiques ou sexuelles. Ce silence permettait à des adultes dangereux d'agir en toute impunité. Rendre coupable la victime, tel était le principe social de ces années d'infamie.

   Alors quand j'entends dire qu'« avant c'était mieux », je serre les poings, je serre les dents et mes yeux virent au gris, je sens gronder la rage en moi que je m'efforce de contenir... 



4 commentaires:

  1. La musique forme la jeunesse, au rythme de la pensée de ceux qui dirigent. On est presque au temps du « Maréchal nous voilà » du régime de Vichy !. Vivre au pays des tortionnaires, quel enfer pour les enfants. Je ne pensais pas que dans les années soixante-dix, on éduquait encore de cette façon. Il semblerait que, de nos jours, la surveillance des familles d’accueil se fasse au minima, dixit une amie qui travaille dans ce secteur.
    Oui, « everybody’s got to live together », dit la chanson, mais parfois, on a envie de partir en hurlant et d’atteindre un autre monde, mais lequel ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. gballand.
      Comment dire... Il n'y avait aucun échappatoire pour un enfant à cette époque ; tout le monde était complice à sa manière. Cet instituteur qui avait pour habitude de m'humilier devant la classe (autorité et impunité) ; ce médecin de famille qui, pour soulager notre "nourrice", nous prenait ma sœur cadette et moi dans sa voiture pour sa "tournée clientèle" ; où il me faisait courir dans le chemin, devant la voiture, et qu'il tripotait ma petite sœur... (autorité, impunité) Oui, tout le monde était plus ou moins complice d'un certain regard antipathique. Nous étions des sous-produits pour tous. Un vol avait été commis à l'école, c'était forcément moi. Une bagarre éclatait avec moi concerné : j'étais le provocateur, le paria...
      De nos jours, la surveillance est à minima ? Donc rien n'a changé... Il suffit de lire les faits divers concernant les enfants...
      J'ai vu des gamins comme moi tenter de fuir, voler un véhicule sans même savoir conduire... Ils ont alimenté nos fantasmes d'évasion ; mais on ne les a jamais revu (certainement déplacés dans d'autres foyers de l'enfance).
      Il n' a aucune issue ; j'ai essayé l'opposition, les fugues, le suicide, cela n'y fait rien ; on n'échappe pas à une société hostile. On peut juste s'y dissimuler, et vivre seul.

      Supprimer
  2. Malgré le temps qui passe les souvenirs douloureux restent gravés à jamais dans le cœur, et aucune échappatoire n’est vraiment possible.
    Votre récit est bouleversant, terrifiant et permet d’ouvrir grand les yeux sur le manque d’altruisme de beaucoup. Prison à vie pour tous bourreaux, tortionnaires…
    Je suis vraiment contente de vous lire.
    Une journée agréable à vous.
    Carla

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dame Carla.
      Il y aura toujours quelqu'un pour édulcorer les sentences émises, au nom de je ne sais quoi. Ce ne sont pas que des souvenirs qui persistent, ce sont des traumatismes qui altèrent mon présent... Mais c'est comme cela. Si les prédateurs s'en sortent relativement bien, les victimes, elles, sont condamnées à perpétuité. Là aussi, il y aura des imbéciles pour nous dire que l'on choisit d'être victime. J'aimerai leur répondre que dans un monde idéal, les victimes feraient d'excellents bourreaux.
      Belle journée à vous.

      Supprimer

2e et 3e contact de l'enfant

   Je souhaite continuer en cumulant le 2e et le 3e contact avec les foyers de l'enfance. Bien sûr, chaque foyer fut différent dans sa s...