Elle est venue me rendre visite bien assez tôt, ou peut-être trop tôt. Elle a sûrement fait quelques apparitions à l’orée de mon berceau, venant me bercer quand j’hurlais de faim ; sans doute me fredonnait-elle une mélodie douce pour essayer d’apaiser le bébé que j’étais, à la place de celle qui m’avait mis au monde.
Elle est revenue des années plus tard, courant avec moi quand je traversais la nationale et que la tôle des voitures me frôlait, au grand dam des conducteurs qui hurlaient après moi.
Je l’ai aussi croisée pendant ma première année en pensionnat, lorsque, à la piscine, mon corps épuisé s’enfonçait dans l’eau ammoniaquée ; elle me souriait tristement, assise au fond, les yeux levés vers moi.
Elle venait s’asseoir à côté de moi en cours au lycée, me regardant de ses yeux interrogateurs alors que j’entaillais volontairement mes doigts à coups de cutter, devant le professeur de comptabilité effaré.
Ensuite, elle est venue pendant mes sommeils, comme une succube changeant de formes à volonté ; me réveillant pendant que je hurlais d’épouvante.
Elle m’a suivi pendant mon service militaire : quand je sautais du wagon, non pas sur le quai mais sur la voie ferrée, elle m’hurlait dessus lorsque la locomotive chuintait sur mes fesses.
À mes vingt-deux ans, elle s’est glissée dans ma poche, tranchante comme une lame que je tenais comme on serre une main, me promenant au fond d’une nuit glaciale, sous les éclairages d’une ville quelconque ; elle s’est bien moquée de moi.
Je l’ai revue quand j’ai été drossé vers le large, cet hiver où j’étais sous-équipé pour rester longtemps dans une eau froide, à la dérive.
Elle ne m’a jamais abandonné, toujours présente dans les instants de ma vie. Elle s’est même invitée dans mon couple, susurrant à l’oreille de ma femme, avant de revenir vers moi et m’accabler davantage, appuyant sur mon incompétence d’homme, de conjoint, d’être humain…
Depuis que j’ai décidé de laisser ma porte ouverte à son intention, elle a cessé de me rendre visite. Je lui adresse des pensées parfois, mais elle ne répond pas, elle ne répond plus.
Encore un pan de votre vie admirablement écrit. La visiteuse viendra quand ce sera son heure dit la sagesse populaire.
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