Il y avait ce vent, imprévisible, incontrôlable, capable de douceurs ou de folies, qui me guettait, prêt à me faire basculer à la moindre hésitation. Il y avait le ciel nimbant mon regard de lumières, parfois de ténèbres, selon son humeur. Il y avait cette étendue d'eau salée, parfumant ma peau et mes lèvres, attendant l'occasion de m'entraîner dans les limbes et m'offrant une palette de couleurs, du vert émeraude au bleu marine. Il y avait enfin le voilier, fier destrier ardent, ruant et se cabrant à chaque vague comme pour se débarrasser de son cavalier ; les voiles claquant d'impatience à la brise, les cordages mordillant ma peau en une brûlante étreinte passionnée, la coque frémissant sous l'onde marine... J'étais là, et quelque part au-delà, m'abreuvant de la vitesse, des couleurs et des vibrations du vivant. Ma partenaire de navigation était à l'avant, tout aussi absorbée par l'instant, criant parfois de joie sur une vague.
Kaléidoscope de sensations, je me souviens.
Je me souviens de cette chute dans l'eau glacée un après-midi d'hiver, éjecté de l'esquif, impuissant, par la rupture d'une sangle de rappel. Ce fut subit, sans signe annonciateur, sans me laisser le temps de crier un avertissement à la jeune femme au foc. Je vis le dériveur s'éloigner avec ma coéquipière qui ne se rendit compte de rien pendant quelques dizaines de secondes... Moi-même, j'admirais le parfait réglage, l'équilibre de ce coursier s'enfuyant. Parfait tableau se jouant d'un augure en suspens.
Je me souviens de ce sentiment de solitude dans la furie des éléments, du froid envahissant mon corps et mon âme, me plongeant dans une lente léthargie, promesse d'un cauchemar tourmenté... Mon corps engourdi glissait lentement et irrémédiablement dans l'abysse de l'hypothermie... Chaque onde alourdissait mes membres, noyant mes attentes, tandis que le vent se jouait de mon espoir. Je voyais passer le voilier à distance, ma partenaire à la barre me lançant un regard effrayé, essayant d'atteindre la plage et les secours si éloignés.
Ce gilet de sauvetage fatigué s'imbiba d'eau petit à petit, me condamnant à m'enfoncer dans l'onde glaciale. Je me fis la réflexion qu'un pull, même épais, n'était d'aucune utilité une fois jeté à l'eau. Le temps semblait se figer, me faisant perdre toute notion d'écoulement, me faisant toucher du doigt l'éternité de l'instant…
J'essayais de me réchauffer malgré ma torpeur, adoptant la position du fœtus, regroupant mes membres autour de mon corps... Je revins mentalement à cette couleur d'eau si différente, d'un gris presque opaque, ces vagues déferlantes veinées de sombres lignes peu ragoûtantes... Puis le néant... l'éternité. Ces couleurs s'unissaient dans l'intensité de l'instant... Ce froid raidissait mon corps et mes pensées... Ce regret de finir bêtement là, impuissant.
Au bout d'un certain temps, un mouvement survint : une rumeur mécanique au loin, celle d'un moteur hors-bord. Je ne voyais rien, incapable de me mouvoir, figé dans un carcan de froid. Une voix venant de derrière moi déchira la torpeur de mon esprit et le silence de mon âme ; des bras m'emprisonnèrent et me hissèrent hors de l'eau, faisant fi de mon corps inerte... Je revis ce regard inquiet scrutant mon visage blafard, et ressentis l'angoisse du sauveteur à l'idée que je puisse rester allongé définitivement au fond du bateau de sécurité.
Aujourd'hui, je sais qu'il y a eu d'autres chutes, d'autres balades à la frontière de la vie et de la mort…
Il viendra le moment où il me faudra franchir cette frontière... Mais pour l’instant je veux me souvenir encore.
Crétion d'image par Gemini.

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