mercredi 24 juin 2026

Incident sans incidence

    Il y avait ce vent, imprévisible, incontrôlable, capable de douceurs ou de folies, qui me guettait, prêt à me faire basculer à la moindre hésitation. Il y avait le ciel nimbant mon regard de lumières, parfois de ténèbres, selon son humeur. Il y avait cette étendue d'eau salée, parfumant ma peau et mes lèvres, attendant l'occasion de m'entraîner dans les limbes et m'offrant une palette de couleurs, du vert émeraude au bleu marine. Il y avait enfin le voilier, fier destrier ardent, ruant et se cabrant à chaque vague comme pour se débarrasser de son cavalier ; les voiles claquant d'impatience à la brise, les cordages mordillant ma peau en une brûlante étreinte passionnée, la coque frémissant sous l'onde marine... J'étais là, et quelque part au-delà, m'abreuvant de la vitesse, des couleurs et des vibrations du vivant. Ma partenaire de navigation était à l'avant, tout aussi absorbée par l'instant, criant parfois de joie sur une vague.

 
   Kaléidoscope de sensations, je me souviens. 
   Je me souviens de cette chute dans l'eau glacée un après-midi d'hiver, éjecté de l'esquif, impuissant, par la rupture d'une sangle de rappel. Ce fut subit, sans signe annonciateur, sans me laisser le temps de crier un avertissement à la jeune femme au foc. Je vis le dériveur s'éloigner avec ma coéquipière qui ne se rendit compte de rien pendant quelques dizaines de secondes... Moi-même, j'admirais le parfait réglage, l'équilibre de ce coursier s'enfuyant. Parfait tableau se jouant d'un augure en suspens.

 
   Je me souviens de ce sentiment de solitude dans la furie des éléments, du froid envahissant mon corps et mon âme, me plongeant dans une lente léthargie, promesse d'un cauchemar tourmenté... Mon corps engourdi glissait lentement et irrémédiablement dans l'abysse de l'hypothermie... Chaque onde alourdissait mes membres, noyant mes attentes, tandis que le vent se jouait de mon espoir. Je voyais passer le voilier à distance, ma partenaire à la barre me lançant un regard effrayé, essayant d'atteindre la plage et les secours si éloignés.

   Ce gilet de sauvetage fatigué s'imbiba d'eau petit à petit, me condamnant à m'enfoncer dans l'onde glaciale. Je me fis la réflexion qu'un pull, même épais, n'était d'aucune utilité une fois jeté à l'eau. Le temps semblait se figer, me faisant perdre toute notion d'écoulement, me faisant toucher du doigt l'éternité de l'instant…

   J'essayais de me réchauffer malgré ma torpeur, adoptant la position du fœtus, regroupant mes membres autour de mon corps... Je revins mentalement à cette couleur d'eau si différente, d'un gris presque opaque, ces vagues déferlantes veinées de sombres lignes peu ragoûtantes... Puis le néant... l'éternité. Ces couleurs s'unissaient dans l'intensité de l'instant... Ce froid raidissait mon corps et mes pensées... Ce regret de finir bêtement là, impuissant.

   Au bout d'un certain temps, un mouvement survint : une rumeur mécanique au loin, celle d'un moteur hors-bord. Je ne voyais rien, incapable de me mouvoir, figé dans un carcan de froid. Une voix venant de derrière moi déchira la torpeur de mon esprit et le silence de mon âme ; des bras m'emprisonnèrent et me hissèrent hors de l'eau, faisant fi de mon corps inerte... Je revis ce regard inquiet scrutant mon visage blafard, et ressentis l'angoisse du sauveteur à l'idée que je puisse rester allongé définitivement au fond du bateau de sécurité.

   Aujourd'hui, je sais qu'il y a eu d'autres chutes, d'autres balades à la frontière de la vie et de la mort…
Il viendra le moment où il me faudra franchir cette frontière... Mais pour l’instant je veux me souvenir encore.


Image générée par Gemini.


11 commentaires:

  1. Nous ne savons pas lorsque la balade prend fin, sauf si nous le décidions, alors il me semble plus sage de rester dans le souvenir présent.
    Belle journée à vous.
    Carla

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    1. Dame Carla. La sagesse est un point de vue, mais vous avez raison ; parfaitement raison. Belle journée à vous aussi.

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  2. Quelle impressionnante mésaventure ! Je m'y voyais. J'ai vécu plusieurs fois l'expérience d'être au fond de l'eau et de me dire que j'allais mourir comme ça, mais non, je suis toujours là !

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  3. Myrte. Je me rends compte que même si je ne suis pas humain, j'essaie de vivre comme tel ; du coup je ne suis pas pionner en la matière d'expérience humaine... Les humains sont résilients à leur manière. Bonne journée à vous.

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  4. Bravo pour ce récit tellement vivant malgré le sujet abordé. Quant à la remarque de dame Carla, revoilà l'ancien prof de math avec ses envies de dissonance. ♫ Même quand on a décidé que la balade devait prend fin, on peut toujours rater son coup. Je connais une personne qui avait décider d'en finir en se jetant du haut d'un toit et qui a continué la ballade en fauteuil roulant ♫

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    1. Mme Chapeau. Comme quoi, même validé les formules mathématiques sont faillibles elles aussi... "L'incident" rate bel et bien un moment de vie ; et non son contraire, comme vous l'avez fort bien deviné.

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    2. Mme Chapeau. Je voulais dire : "l'incident" RELATE, et non "rate"... (désolé je suis sous anxiolytique)...

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  5. J’ai envie de vous dire Monsieur Jiru que vous n’êtes pas un misanthrope, vous avez, me semble-t-il, une humeur bourrue. Et dire à Mme Chapeau qu’elle à raison, mais la récidive existe, sauf si, après avoir raté l’acte, le quidam se retrouve tétraplégique.
    Belle après-midi.
    Carla

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    1. Dame Carla.
      Je suis navré si vous êtes choquée, et vous m'avez bel et bien débusqué : je suis un misanthrope. Comment pourrait-il en être autrement ? Du coup il y a en moi un paradoxe : l'adulte qui rejette les humains et leurs interconnexions ; et l'enfant qui recherche un lien humain.
      Tout est dans le titre de ce blog.
      Le sujet de ce blog n'était pas le suicide. La narration n'y fait absolument pas allusion.( Ce sujet là sera certainement un post à venir, étant donné que je suis passé par là.)
      J'ai répondu simplement à Mme Chapeau, avec un humour noir (j'avoue) avec la référence d'un livre religieux qui dit grosso-modo : "nul ne sait ni le moment, ni la date".
      Ce blog est avant tout un exutoire pour moi.
      Prenez soin de vous.

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  6. S'il ne s'agissait d'un événement tragique relaté, j'aurais osé dire que j'en ai apprécié la très grande qualité de rédaction où tu nous a fait partager ce que tu as pu vivre, ou du moins s'en approcher.
    Lors d'un incident cardiaque qui m'a fait penser que s'en était terminé, alors certes, ce n'était pas dans des circonstances tragiques, mais c'était quand même ce que je croyais être mon expérience ultime. J'ai alors ressenti une sorte d'abandon curieux et paisible, tandis que mon épouse, qui avait appelé le SAMU, ne cessait de me demander de la regarder, d'ouvrir les yeux. Moi je m'enfonçais lentement et m'est venu une unique pensée dont je ne réalisais même pas l'absurdité : « Zut ! Je n'ai pas éteint mon ordinateur ! »
    Telle fut ma dernière préoccupation avant la mort que je croyais arrivée.
    Les médecins et la Camarde en décidèrent autrement après trois jours d'hospitalisation.

    Je ne suis pas loin de penser que la mort fait vivre un instant merveilleux… je pense que je ne la crains pas. Mais ce n'est pas pour autant que je l'appelle !

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  7. AlainX. L'évènement relaté ne fut finalement pas tragique, puisque je suis là pour le relater. Ton commentaire tombe à point par le fait que nous partageons un moment d'acceptation et de calme à la frontière. Comme toi, je ne crains pas la camarde (ce mot me rappelle Georges Brassens) ; sans l'inviter je l'attends de pied-ferme. La narration se voulait généreuse, vous plonger dans mon ressenti, à la fois émerveillé et résigné. Merci de ton partage, tout aussi riche. Bon week-end.

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