samedi 8 août 2026

Premier contact de l'enfant

   Je suis arrivé à destination en fin de matinée au camp, deux jours après noël. Je me souviens du froid dans l’air, du silence autour de moi quand j’ai vu les hauts murs et les grillages. Ça m’a serré le ventre. Derrière, il y avait un parc trop bien entretenu, une herbe trop verte, des arbres qui ne disaient rien. Les bâtiments à deux étages se tenaient là, immobiles. Je ne savais pas pourquoi ces murs, pourquoi ces grillages. Je me suis demandé si c’était pour nous empêcher de sortir, ou pour nous garder là jusqu’à ce qu’on devienne ce qu’ils voulaient.


   Quelqu’un m’a conduit vers une chambre à quatre lits. Je ne connaissais rien, ni l’odeur, ni les draps, ni les murs. Les lits étaient faits au carré, trop nets. Puis on m’a mené dans une grande salle où les tables étaient alignées comme dans une cantine où on ne parle pas. Un grand sapin de noël se trouvait au fond. Je l’ai regardé sans comprendre ce qu’il faisait là. Des enfants bougeaient partout, souriants, comme si tout ça leur était normal. Je ne connaissais personne.

   On m’a montré une chaise au milieu de la table. Je me suis assis. J’ai gardé la tête baissée. Je sentais les regards, comme des poids sur mes épaules. Ils ont servi la nourriture. Rien qu’à l’odeur, j’ai senti mon estomac se nouer. Je n’ai presque pas touché l’assiette.
   Le géant en blouse grise a crié : « Finissez les assiettes, je vais passer ! » J’ai vu deux enfants à côté de moi vider leur assiette dans leur serviette. Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient, mais je les ai regardés du coin de l’œil.

   L’éducateur avançait derrière chaque enfant. Je sentais son pas se rapprocher. Mon dos s’est tendu. Son poing est tombé sur le haut de mon crâne, sec, brutal. Le choc m’a traversé jusqu’aux dents. Il a hurlé : « Ici, on finit son assiette. Tu n’auras pas de dessert tant que tu n’auras pas terminé ! » La peur m’a envahi d’un coup, comme si elle montait depuis mes jambes. Odette me criait dessus, me punissait, me menaçait, me giflait parfois ; ici, c’était plus direct, plus simple : ils frappaient.

   Il s’est éloigné. J’ai mis ma serviette sur mes genoux. Mes mains tremblaient un peu. J’ai vidé l’assiette dedans, comme les autres. Personne n’a rien dit. Personne n’a regardé. Personne n’a aidé. À la fin du repas, j’ai caché ma serviette contre moi pour aller la vider dehors, derrière un arbre.

J’ai senti l’air froid sur mon visage. Un animal a dû manger ce que j’avais laissé. Il devait y en avoir dans ce parc. Je me suis dit que c’était peut‑être la seule chose libre ici.



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