dimanche 21 juin 2026

Un compte à rêgler

 

   Louis. René. Je vous écris aujourd'hui parce que c'est la Fête des pères. Cette journée où l'on célèbre les hommes qui ont su protéger, aimer, guider. Autant dire : une journée qui ne vous concerne pas. Mais justement "c'est pour ça" que je vous écris.

   Parce que si cette fête existe, c'est aussi pour rappeler ce que vous n'avez jamais été.

   René, je commence par toi. Tu es mon géniteur — rien de plus, rien de moins. Tu te glissais chez Georgette, quand Louis n'était pas là, comme un voleur qui croit qu'on ne le voit pas. Pendant que tu la prenais lubriquement, tu lui susurrais des promesses vides, juste pour la dominer un instant. Tu passais d'un lit à l'autre, de Georgette à Christine, comme si la fidélité était une maladie et que tu avais peur de l'attraper. Tu as mis des enfants au monde comme on laisse tomber des objets d'un sac trop plein. Et tu les as abandonnés avec la même légèreté.

   Tu n'as jamais eu le courage de rester. Tu n'as jamais eu la décence de regarder ce que tu avais créé ; et pourtant tu savais où l'on était. Tu as fui, encore et encore, croyant que changer de femme effacerait les enfants laissés derrière toi. Tu n'as été qu'un passage, une ombre, un courant d'air tiède. Un lâche imbibé de vinasse.

   Et toi, Louis. Le mari officiel. Le père de papier. Le cocu professionnel — mais un cocu sélectif, un cocu stratégique, un cocu qui choisissait ses indignations selon son humeur et selon le montant des allocations ; à se demander si tu ne monnayais pas « les passes » chez toi...

   Tu savais. Bien sûr que tu savais. Tout le village savait que René et les autres, passaient chez toi comme on passe au café du coin. Mais tu encaissais. Tu encaissais parce que chaque enfant reconnu était une ligne de crédit. Tu encaissais parce que ta virilité, tu la noyais dans le vin rouge, pas dans la vérité. Tu encaissais parce que c'était plus simple de fermer les yeux que d'ouvrir le cœur.

   Tu n'étais pas un père. Tu étais un tampon administratif. Un nom sur un acte de naissance. Un homme qui choisissait ses enfants comme on choisit des outils : selon leur utilité. Tu n'avais cure de ces enfants ressemblant à des fantômes errants ; ce bébé qui puait la merde dans le berceau et que Georgette ne voyait pas. Tu laissais faire Jean-Michel, ce gosse de six ans lui donner de l'eau, parce que de toute façon, s'il venait à mourir, il y en aurait d'autres. Il y en avait eu tant avant lui...

   Vous deux, ensemble, vous avez formé un duo parfait. L'un pour engendrer et fuir. L'autre pour reconnaître et exploiter. L'un pour séduire en douce. L'autre pour encaisser en silence. L'un pour disparaître. L'autre pour s'effondrer.

   Et au milieu, il y avait nous. Les enfants. Les témoins involontaires. Les survivants silencieux. Nous avons grandi dans vos ombres, dans vos mensonges, dans vos absences. Nous avons appris trop tôt que les adultes ne protègent pas ; qu'ils trahissent, qu'ils fuient, qu'ils calculent, qu'ils mentent.

   Alors, en cette Fête des pères, je vous écris ceci :

   Vous n'avez jamais été des pères. Vous avez été des ombres, des trous, des manques. Vous avez été des hommes seulement par accident, jamais par choix. Vous avez laissé derrière vous des vies brisées. Mais vous n'avez pas réussi à nous détruire entièrement.

   Je suis encore là. Je porte vos cicatrices, mais pas vos chaînes. Je porte votre histoire, mais pas votre honte. Je porte votre sang, mais pas votre destin.

   Et cette lettre, c'est la seule chose que vous m'aurez inspirée pour la Fête des pères : un adieu lucide, sans regret, sans retour.

 

7 commentaires:

  1. Un enfant bâillonné, un adulte qui dénonce, une Société qui doit ouvrir les yeux.

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    1. Nina. La société n'ouvre les yeux que lorsqu'on la force ; et alors elle fait des promesses qu'elle ne tient pas. Les actualités récentes ne font que dénoncer des faits qui se perpétuent dans le temps... Mon histoire est banale, commune dans ce monde. Mon post n'est qu'un exorcisme, une manière de me détacher de ce poids que je traîne ; rien de plus. Ce poids qui m'entrave encore dans les instants de ma vie. C'est ainsi.

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  2. Une lettre poignante qui n’ émouvra, hélas, que les âmes sensibles.
    Les indignes, les cruels, les maltraitants, les bourreaux, tous ces pères, qui n’en sont pas, devraient être jeter dans les fers.
    J’espère que votre journée sera belle.
    Carla

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    1. Dame Carla. Celles et ceux qui devraient être jeté aux fers ne le sont pas. Ils ne le l'ont pas été. J'ai eu l'opportunité de croiser mon géniteur quelques minutes, grâce à l'investigation de mon frère jean-Michel. Il n'a demandé aucun pardon, juste de ne pas en vouloir à ma génitrice. Il est décédé deux mois plus tard, certainement l'âme légère... Et moi de rester avec ces cicatrices de l'âme, jusqu'à mon dernier souffle.
      Ma journée est belle, quelque part je me suis écarté de cette damnation en l'interrompant.

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  3. Les blessures de l’âme ne cicatrisent jamais totalement, mais j’espère qu’elles finiront par s’estomper, je le voudrais tant.
    Belle fin de journée.
    Carla

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  4. Dame Carla. Cela fait des décennies que je travaille à colmater les brèches de mon âme. J'ai sans doute progresser puisque je suis capable de faire face et de mettre des mots sur le mal pour le dédramatiser.
    Merci de votre empathie, bonne fin de journée.

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  5. Une sorte de résilience en quelque sorte, et il faut un certain courage pour pouvoir dédramatiser.
    Pardon pour la faute de frappe - jetés - c’est mieux écrit ainsi.
    Carla

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