Matin d’été parfait : soleil, café, bouées posées avec la précision d’un chirurgien suisse. Je suis prêt. Enfin… jusqu’à ce que débarque mon commando de stagiaires : une horde d’adolescents surexcités, persuadés qu’ils vont réinventer la voile, la physique, et probablement la gravité.
Le thermique arrive pile à l’heure, comme un fonctionnaire modèle. Je rassemble la troupe autour du tableau noir pour leur expliquer l’empannage, puis ce moment magique où la bôme décide de traverser le bateau à Mach 2. Je trace des flèches, des schémas, des trucs dignes d’un doctorat en mécanique quantique. Je lâche la mise en garde ultime :
« Attention, la bôme change de côté plus vite qu’un ninja sous Red Bull. Baissez la tête si vous tenez à votre boîte crânienne ! »
Ils acquiescent tous… enfin, leurs yeux acquiescent surtout aux abdos et mini-bikinis du groupe d’à côté. Mes vecteurs cinématiques ? Invisibles. Leurs hormones ? En pleine rave party.
Sur l’eau, c’est Mad Max : version pédalo. Huit dériveurs, des ados engoncés dans des gilets XXL qui les transforment en tortues ninja asthmatiques, et chacun persuadé d’être sur la ligne de départ du Vendée Globe. Moi, je flotte au milieu, sur la « sécu », moniteur zélé, l’œil de lynx.
Et là… à trente mètres…
Un équipage attire mon attention : Le barreur, Jacques, rit comme une otarie sous protoxyde d’azote, hypnotisé par sa coéquipière, une créature en bikini qui a décidé que le gilet de sauvetage n’était “pas esthétique”. Elle a même mis le foc au taquet, à l’encontre de mes consignes ! Jacques, lui, ne regarde pas la voile, alors que la manœuvre d’empannage est en cours. Il regarde la demoiselle. Intensément. Le torse gonflé, planté dans son gilet comme un piquet de tente. Le portrait du mâle alpha… version camping municipal.
Mon radar à catastrophes hurle. Je passe en mode sirène de pompiers :
- « Jacques ! La bôme ! Fais gaffe à la bôme ! » Je fonce en sécurité, moteur hurlant comme un mixeur possédé. Jacques se redresse, sourire béat : « Hein ? »
- « Baisse la tête, Apollon ! »
- « Hein ? »
- « La bôme, génie ! »
- « Mais… c’est quoi la bôme ? »
BOUM !
La bôme traverse le bateau avec la délicatesse d’un coup de pelle dans une bagarre de bar. Elle cueille Jacques en plein vol. Le garçon disparaît instantanément dans un plongeon artistique digne des JO, triple salto, option “je n’ai jamais compris la physique”.
Sa coéquipière reste figée, probablement en train de recalculer la position de Jacques dans l’univers.
Jacques refait surface, légèrement sonné, gilet toujours en place, un filet de sang façon maquillage de guerrier Sioux. Je le récupère, lui colle sa main sur le crâne :
« Appuie fort ! Et arrête de sourire, tu vas perdre du sang par enthousiasme ! »
Je laisse mes huit dériveurs en plein milieu de l’étang, alignés comme des piquets de grève en attente de révolution.
Bilan : Pompiers, cinq points de suture, une cicatrice qui fera fureur au concert de la base nautique, et une leçon gravée dans le marbre :
Les hormones c’est puissant, la bôme… beaucoup plus !







