mercredi 30 septembre 2026

Newton versus la plastique

   Matin d’été parfait : soleil, café, bouées posées avec la précision d’un chirurgien suisse. Je suis prêt. Enfin… jusqu’à ce que débarque mon commando de stagiaires : une horde d’adolescents surexcités, persuadés qu’ils vont réinventer la voile, la physique, et probablement la gravité.

   Le thermique arrive pile à l’heure, comme un fonctionnaire modèle. Je rassemble la troupe autour du tableau noir pour leur expliquer l’empannage, puis ce moment magique où la bôme décide de traverser le bateau à Mach 2. Je trace des flèches, des schémas, des trucs dignes d’un doctorat en mécanique quantique. Je lâche la mise en garde ultime :
   « Attention, la bôme change de côté plus vite qu’un ninja sous Red Bull. Baissez la tête si vous tenez à votre boîte crânienne ! »

   Ils acquiescent tous… enfin, leurs yeux acquiescent surtout aux abdos et mini-bikinis du groupe d’à côté. Mes vecteurs cinématiques ? Invisibles. Leurs hormones ? En pleine rave party.
   Sur l’eau, c’est Mad Max : version pédalo. Huit dériveurs, des ados engoncés dans des gilets XXL qui les transforment en tortues ninja asthmatiques, et chacun persuadé d’être sur la ligne de départ du Vendée Globe. Moi, je flotte au milieu, sur la « sécu », moniteur zélé, l’œil de lynx.
   Et là… à trente mètres…

   Un équipage attire mon attention : Le barreur, Jacques, rit comme une otarie sous protoxyde d’azote, hypnotisé par sa coéquipière, une créature en bikini qui a décidé que le gilet de sauvetage n’était “pas esthétique”. Elle a même mis le foc au taquet, à l’encontre de mes consignes ! Jacques, lui, ne regarde pas la voile, alors que la manœuvre d’empannage est en cours. Il regarde la demoiselle. Intensément. Le torse gonflé, planté dans son gilet comme un piquet de tente. Le portrait du mâle alpha… version camping municipal.

   Mon radar à catastrophes hurle. Je passe en mode sirène de pompiers :
- « Jacques ! La bôme ! Fais gaffe à la bôme ! » Je fonce en sécurité, moteur hurlant comme un mixeur possédé. Jacques se redresse, sourire béat : « Hein ? »
- « Baisse la tête, Apollon ! »
- « Hein ? »
- « La bôme, génie ! »
- « Mais… c’est quoi la bôme ? »
   BOUM !


   La bôme traverse le bateau avec la délicatesse d’un coup de pelle dans une bagarre de bar. Elle cueille Jacques en plein vol. Le garçon disparaît instantanément dans un plongeon artistique digne des JO, triple salto, option “je n’ai jamais compris la physique”.
   Sa coéquipière reste figée, probablement en train de recalculer la position de Jacques dans l’univers.

   Jacques refait surface, légèrement sonné, gilet toujours en place, un filet de sang façon maquillage de guerrier Sioux. Je le récupère, lui colle sa main sur le crâne :
« Appuie fort ! Et arrête de sourire, tu vas perdre du sang par enthousiasme ! »
Je laisse mes huit dériveurs en plein milieu de l’étang, alignés comme des piquets de grève en attente de révolution.

   Bilan : Pompiers, cinq points de suture, une cicatrice qui fera fureur au concert de la base nautique, et une leçon gravée dans le marbre :

   Les hormones c’est puissant, la bôme… beaucoup plus !

 

lundi 28 septembre 2026

"kanpai" !

   Premier soir au Japon, premier soir à Hanamaki, dans le nord de Honshû. La région n’est qu’un enchaînement de rizières et de montagnes, une campagne tranquille où le temps semble avancer à pas mesurés. Toute la journée, j’ai suivi ma correspondante, ravie de m’exhiber comme une créature exotique venue d’un autre monde.

   Je suis arrivé dans la matinée, mon corps jurant que c’était la nuit tandis que mes yeux affirmaient le contraire. Puis le soir est venu, et mes yeux ont décrété qu’il faisait nuit alors que mon corps, lui, insistait pour dire que c’était la journée. Le décalage horaire, ce tyran silencieux, avait décidé de jouer avec moi.

   Me voilà dans le pub tenu par la mère de ma correspondante. L’endroit est animé : hommes et femmes chantent au karaoké, boivent, rient. Je sens les regards en coin, une curiosité presque palpable. Il faut dire que je suis le seul « gaijin » — peut-être même le premier qu’ils voient ici. Soudain, la patronne interpelle les clients ; tous lèvent leurs verres vers moi et lancent d’une seule voix : « Kanpai ! »

   J’ai bien compris qu’on porte un toast en mon honneur. Mon visage reste impassible, du moins je l’espère, car j’ai entendu dire que les Japonais lisent les expressions des Occidentaux comme dans un livre ouvert. Je lève mon verre à mon tour et, fidèle à ma réputation de Français sans éducation ni culture, je réponds d’un « tchin‑tchin » tonitruant.

   Le temps s’arrête net. Comme dans une scène de fiction où tout se fige, sauf le personnage principal. Le silence devient opaque ; les corps, les visages, les lèvres se pétrifient. Seuls les yeux bougent — tous, en même temps — s’arrondissant de stupeur. Puis le temps reprend, timidement d’abord, avant de laisser éclater les rires. Des éclats francs, des épaules secouées, des yeux qui se mouillent tant ils rient. Je regarde la patronne, encore figée, puis ma correspondante, soudain très gênée.

   Les corps se remettent en mouvement, les rires retombent, mais les regards continuent de ricocher vers moi. Alors la patronne, d’un air faussement innocent et dans un anglais aussi approximatif que le mien, demande :
« Pourquoi venez-vous de crier que vous aviez une petite bite ? »

   La chaleur m’est montée au visage d’un coup, me peignant en rouge vif. J’ai tenté d’expliquer que mon toast était une formule française, un raccourci culturel malheureux. Je me suis senti soudain très seul.

   Le reste de la soirée, quelques clients un peu éméchés sont venus s’asseoir près de moi, levant leurs verres et murmurant un discret « tchin‑tchin », comme pour me témoigner une forme de solidarité.



vendredi 25 septembre 2026

Ode à l'automne

 


Voilà que tu frappes à ma porte

Moins rigoureuse que précédemment

Et ta voix est beaucoup moins forte

Quand vient le firmament.

 

Tes habits sont d’une douce teinte

Ton souffle accompagne les feuilles qui tombent

Quand je te regarde enfin, il n’y a nulle feinte

Dans ce discret ballet qui s'accomplit dans l’ombre.



Celle qui t’a précédé avait des cheveux solaires

Elle écrasait tout sous sa caresse brûlante

Alors que ton toucher éteint subitement ma colère

Et dans mes soupirs tes cheveux de feu me hantent.

 

Tu es la troisième de ces visiteuses impromptues

 Alors que je n'accueille plus personne depuis longtemps

Mais comment pourrais-je t'opposer un refus

Lorsque tu drapes ta silhouette d'ocre et de vent ? 

 





 

lundi 21 septembre 2026

L'étrangeté du monde

   Le salon sentait la bière tiède et les amuse-gueules. Autour de la table basse, les étudiants refaisaient le cours de voile et les manœuvres dans le port, hilarité générale à l'appui. Gilles avait cédé aux insistances des universitaires à se joindre à eux : il était l’un des profs de voile, et il paraissait sympa. Ils avaient tellement insisté que s’en avait été gênant ; alors il avait fini par dire « oui » et se laisser conduire.

   Il était assis sur un tabouret, légèrement en retrait. Durant les deux premières heures, il avait scrupuleusement appliqué son protocole d'assimilation. Il avait opiné du chef huit fois, souri aux moments d'élévation de voix collective, et échangé deux phrases fonctionnelles avec une jeune femme prénommée Françoise, phrases qu'il avait formulées en calquant la structure syntaxique exacte de la question qu'elle venait de lui poser. Son devoir d'intégration était accompli. Le quota de présence sociale était atteint. Pour lui, l'air devenait trop dense, pénible sensoriellement. La pièce saturait de signaux inutiles : des rires sans raison valable, des bruits de verres, des émotions désordonnées. Le virus humain en pleine fermentation. Le bruit de fond devenait une vibration physique insupportable au niveau des tempes.

   Sans un mot, il se leva. Il profita d'un nouvel éclat de rire général, déclenché par une anecdote sur un bout coincé dans une écoute, pour glisser son corps le long du mur. Personne ne le vit changer de pièce, passer dans la cuisine. Il franchit le seuil du balcon et referma délicatement la porte-fenêtre derrière lui, coupant le son instantanément. L'air de la nuit était frais, silencieux. Il s'approcha du garde-corps et pencha le visage vers le bas. Un étage. Approximativement trois mètres cinquante de vide jusqu'au sol. Il avait fait cela maintes fois quelques années auparavant, quand il s’échappait à l’insu de tous.

   Dans l'esprit d'un humain ordinaire, descendre d'un appartement implique de reprendre ses affaires, saluer l'hôte, faire une formule de politesse pour s'excuser d'un départ précoce, et emprunter l'escalier. Pour lui, cette chaîne d'actions représentait un coût cognitif au-delà de ses moyens, et une perte de temps considérable. Le balcon offrait une sortie directe et imprévisible. Il évalua le tout : surface de réception, absence d'obstacles, flexion des genoux, absorption de l'impact. Le risque de blessure était improbable.
Il passa une jambe par-dessus la rambarde, puis la seconde. Il se suspendit par les bras puis se laissa tomber dans le vide sans une hésitation, sans la moindre montée d'adrénaline.

   Le choc contre le sol fut net, rapidement amorti par le déroulé de ses chevilles et de ses cuisses. Il se releva immédiatement, frotta son jeans d'un geste machinal et réajusta son pull léger. Au-dessus de lui, à travers la vitre, les silhouettes continuaient de gesticuler dans la lumière jaune du salon. Il les observa une fraction de seconde, comme un chercheur regarde des bactéries sous une lame de verre, puis se détourna.
Il était à trente kilomètres de chez lui. Il n'avait pas de voiture, pas d'horaires de bus à cette heure de la nuit. Cela ne suscita chez lui ni agacement, ni inquiétude. Il savait qu’il ne pouvait compter que sur sa détermination.

   Gilles régla son allure : six kilomètres par heure. Il lui faudrait exactement cinq heures de marche le long de la nationale pour regagner son appartement. Le mouvement répétitif de la marche allait calmer ses sens de l'agitation de la soirée.
   Il s'engouffra dans l'obscurité du bas-côté, le regard fixe, marchant d'un pas régulier et infatigable dans le silence de la nuit ; enfin débarrassé de l'obligation de ressembler aux autres.

 

jeudi 17 septembre 2026

samedi 12 septembre 2026

Pas de but sans identité

   Il m'aura fallu un demi-siècle pour découvrir « qui » j'étais, d'où je venais, et vers quoi je me dirigeais. Un demi-siècle pour identifier mes géniteurs, un demi-siècle à les peser, un demi-siècle à les mesurer, et un demi-siècle à les juger à leur aune, pour décider qu'ils étaient... insuffisants. Je ne pouvais pas prendre une décision juste sur des rumeurs ; rumeurs d'un autre temps, rumeurs de fantômes grimaçants, rumeurs de mendiant.


   Dans ce laps de temps, j'ai erré comme un dément, comme un chien errant, sans but et sans chemin à suivre. Tout ce laps de temps à plisser les yeux sous la lumière et à les écarquiller dans l'obscurité. Tout ce laps de temps à rejeter les mains tendues, à évaluer les poings fermés ; tout ce laps de temps à esquiver les regards pénétrants et à capturer les regards vides. Tout ce laps de temps à fuir la proximité, à me réfugier dans la solitude. 


   L'histoire est banale. Des racines patriarcales à Arc-et-Senans, Doubs, dans la région Bourgogne-Franche-Comté ; des racines matriarcales à Limoux, Aude, dans la région Occitanie. Élevé ni dans les départements impliqués, ni par mes géniteurs. Juste un bâtard dont personne ne voulait, une erreur de la société, rien de plus. C'est une histoire insipide, une histoire commune dans une société quelconque.


   La particularité réside en moi. Nulle part ailleurs. Je me suis accroché pendant deux décennies à un papier de l'A.S.E. qui disait, avec tampon à l'appui, qu'il n'était pas possible de délivrer une fiche familiale d'état civil. À mes yeux, j'étais dispensé de devoir prouver la filiation. Oh combien j'étais naïf ! L'administration m'a vite remis au pas, exigeant de nommer mes géniteurs et de les situer géographiquement.


   Cela m'a coûté quand, en demandant un extrait d'acte de naissance, des identités sont apparues dans les paragraphes inoccupés pendant presque vingt ans ! Cela ne m'avançait guère plus, si ce n'est qu'alors les rumeurs prenaient corps, consistance, afin que mon cerveau perturbé greffe avec allégresse des horreurs quotidiennes et les justifie dans le ton consensuel de l'époque : on ne reçoit que ce que l'on mérite !


   Pour le temps qui me reste, il m'appartient de défaire ce méli-mélo, de me désintéresser du pus de mon âme et de mon conditionnement maladif ; et si ce n'est de me comporter communément, au moins de réduire les réflexes disproportionnés qui m'habitent depuis toujours.

   Ce sera là, sans doute, le but de mon existence ; un but qui m'a tant fait défaut tout au long de la vie, un but qui apparaît à l'orée de l'hiver de ma vie. Il ne me reste qu'à m'appliquer...

mercredi 9 septembre 2026

La culture française n'est pas chrétienne

   Aujourd'hui, quand j'entends certains chrétiens intégristes proclamer que l'identité de la France est exclusivement chrétienne, je les invite à rouvrir leurs livres d'histoire. Si ces gars-là avaient écouté les cours d'histoire au lieu de reluquer leurs voisines, ils répéteraient assurément moins d'âneries.

   Dans l'Antiquité, le christianisme, né en Palestine, s'est d'abord diffusé en profitant de l'infrastructure de l'Empire romain. La religion chrétienne peut se vanter de s'être infiltrée dans les rouages de la civilisation romaine : politiques, économiques et mercantiles (foncier, fiscalité, monopole intellectuel et commercial), et d'avoir la mainmise sur bien des aspects de la vie antique, puis féodale, dès la première moitié du IVᵉ siècle.

   Lors de l'effondrement de Rome, la Gaule gallo-romaine entre en collision avec les grands mouvements migratoires barbares : Huns, Wisigoths, Saxons, Francs, Alamans et Burgondes.

   Dans ce contexte d'alliances et de trahisons opportunistes, la course au pouvoir est enclenchée avec comme règle universelle : l'unité religieuse fortifie l'unité politique. Du coup, l'influence romano-chrétienne qui date du début du IVᵉ siècle incite ceux qui veulent une reconnaissance politique à se convertir au christianisme, tout comme l'a fait l'empereur Constantin.

   Si on officialise l'entrée de la Gaule dans le christianisme (qui deviendra en partie la France bien des siècles plus tard), la date retenue est celle du baptême de Clovis à la fin du Vᵉ siècle.

   On retiendra que les barbares Francs de Clovis, ces païens, sont les « derniers de la classe » pour s'associer au christianisme ; les autres barbares ayant rejoint le christianisme presque un siècle avant eux. Les fils de Clovis amorceront un mouvement de « nettoyage » en détruisant les édifices païens ; et les descendants pérenniseront le mouvement via des persécutions de-ci, de-là...

   Trois siècles plus tard, Charlemagne achèvera la conversion forcée des Saxons, soumettant par le fer et par le sang ces peuples récalcitrants pour leur imposer le dogme chrétien.

   Donc :

   - Le christianisme est né au Proche-Orient, dans cette même région de Palestine qui suscite aujourd'hui tant de méfiance chez certains nationalistes.

   - Les racines de la France plongent profondément dans des millénaires de cultures païennes, véhiculées par les Ligures, les Grecs et les Celtes, bien avant la romanisation ; et encore plusieurs siècles après l'implantation du christianisme.

   - La culture française ne débute pas avec la christianisation tardive.


Références :

 - "Qui a cassé le vase de Soissons ?" de Michel Fauquier (revue "Mythologie" du 04/2025)

 - "Soissons, Clovis roi des Francs. " de Francis Dréer (revue "Les grandes batailles de France")

 - "Conversion de Clovis." de Bruno Dumézil (revue Sciences Humaines, Une autre histoire des religions p.34-35 du 11/12/2010)

 

lundi 7 septembre 2026

Suivre son intinct

                                     Séquence du film "Ronin" de John Frankenheimer

 

 - "Sous le pont, au bord de la rivière ; comment saviez-vous que c'était une embuscade ?

 - En cas de doute, il n'y a pas de doute. C'est la première chose qu'ils vous apprennent.

 - Qui vous a appris ça ?

 - Je ne me souviens pas ; c'est la deuxième chose qu'ils vous apprennent." 

 

 

      Je suis tombé dans tant de pièges tendus par des gens toxiques, des gens qui prétendent être ce qu'ils ne sont pas, des gens mielleux, affables, et courtois ; que lorsque les voyants de mon instinct passent au rouge, je n'hésite plus.

   Sun Tsu  aurait écrit ce principe : "Paraître faible quand tu es fort ; et paraître fort quand tu es faible."

   Il n'y a pas d'âge pour appliquer ce principe. Ce soir, je l'applique.

 

    

dimanche 6 septembre 2026

L'espoir et la réalité

   La silhouette, sous la pluie, a froid. Elle s'est encore laissé surprendre par l'averse de la vie. Il y avait bien les signes annonciateurs de ce qui se préparait, mais elle était confiante. Tout le monde autour d'elle parlait d'optimisme, de pensée positive, de la protection des anges et de toutes ces conneries sur la bonté humaine.

   Mais ce soir, c'est plus pénible. Même aux tréfonds de son être, elle sent la morsure du froid comme celle d'un chien qui ronge son os et refuse de le lâcher. Les frissons de son corps, simple tentative pour réchauffer l'organisme, se transforment inexorablement en crampes qui imprègnent le moindre muscle, aussi petit soit-il. 
Elle sent le rictus sur ses lèvres. Un rictus de douleur qui tétanise sa mâchoire, sa nuque, ses épaules.

   Elle a envie de se blottir dans un fossé, sous les branchages d'un arbre pour s'abriter de la pluie qui ruisselle sur elle. Mais la douleur la dissuade de s'arrêter de marcher. Elle grelotte. Le vent rejoint l'orchestre nocturne, donnant une profondeur de baryton à la sensation de froid.

    La silhouette traverse le village comme une âme en peine. Elle regarde les lumières aux étages des maisons, devine la chaleur du foyer, la tranquillité et la sécurité. Elle progresse vers la sortie de la petite commune, les épaules voûtées, son unique sac en bandoulière.

   À la hauteur de la dernière maison, quelqu'un fume une cigarette sous un auvent, contemplant la pluie et savourant le tabac. Ce regard se pose sur le marcheur ruisselant avant de retourner à la tiédeur intérieure.

   La nuit sera longue et sans repos, promettant une douleur interminable et l'amertume du silence intérieur comme extérieur.



Dilemme ou pas ?

 


samedi 5 septembre 2026

Une tournure curieuse

   Le contexte : Nous sommes quelque part dans le passé, dans un centre commercial. L'agent G. fait sa première ronde en galerie marchande, comme tous les matins.Jusqu'ici, rien de plus normal ; les commerçants de la galerie paient pour obtenir des rondes de sécurité pendant les journées d'ouverture, et l'agent de galerie doit donc assurer deux missions : la première, celle d'assurer la sécurité du magasin principal, et la seconde : celle de s'assurer de la sécurité des commerces dans la galerie.

   Passant devant la boutique la plus éloignée de sa mission première, l'agent G. est interpellé depuis le magasin. Serein et calme, l'agent G. reconnaît la voix d'une jeune femme qui lui a semblé naïve lors de sa présentation par le propriétaire du magasin quelques mois auparavant.

   Il entre d'un pas nonchalant dans la boutique et note un couple un peu en retrait, absorbé dans la contemplation des promotions de la semaine, à proximité de la caisse.  — « Bonjour agent G., comment vas-tu aujourd'hui ? »  La question est surprenante pour l'agent G. car il s'est toujours évertué à vouvoyer les personnes avec qui il bosse professionnellement. Il se concentre alors sur la jeune femme, en mode « analyse intentionnelle » en faisant attention au créneau temporel : pas de situation conflictuelle, le passage doit être bref. 

   — « Tout va, Mlle Carole. Y aurait-il un souci que je puisse résoudre ? » 

   — « Du tout, M. l'agent. Je me demandais juste, depuis le temps que l'on se croise, si ce soir après votre travail, vous seriez tenté de venir voir ma chatte ?... » 

   L'agent G. se trouve soudainement déstabilisé. Dans un autre contexte, il éclaterait d'un rire narquois. Pas question de se laisser aller à cette familiarité, il est au boulot et cette jeune femme est une parfaite inconnue. Du coin de l'œil, l'agent voit le couple de clients sourire jusqu'aux oreilles ; et sondant le visage de Carole, il ne réalise aucune arrière-pensée chez la jeune femme. 

   À voix basse pour ne pas alarmer la caissière, il lui murmure : « Mlle Carole, votre question est ambiguë. Les gens sont à la limite d'exploser de rire. Je vous propose une chose : je vais sortir et repasser devant le magasin. Reformulez votre question en n'utilisant pas le mot "chatte". » 

   Carole semble décontenancée, puis sourit comme si l'idée de parler à cet agent la ravissait... « Entendu, recommençons ! » 

   Au deuxième passage, la jeune femme l'interpelle alors avec un enthousiasme sincère, et s'exclame : « M. l'agent, seriez-vous disponible ce soir pour venir voir mon minou ? » 

   Cette fois, le couple encore présent éclate de rire. L'agent, rouge de confusion, s'approche de Carole et lui rétorque : « Vous le faites exprès ou quoi ? Vous ne comprenez donc rien ? » 

   — « Non, je ne comprends pas. Vous m'avez dit que le mot "chatte" était inconvenant, pourquoi "minou" l'est-il aussi ? Que dois-je dire alors ? » 

   — « Je vous laisse réfléchir sérieusement. Je retourne à ma mission. Bonne journée ! » 

   En quittant le magasin, l'agent effaré se demande si Carole a toute sa lucidité... 

 

mercredi 2 septembre 2026

La vie

 

Image générée par I.A. "Gemini".

 

 

La vie est une poignée de sable
On a beau serrer les doigts
On ne peut la garder pour nous.


Pris un par un
Les grains de sable ne sont rien
Mais ensemble
Ils forment dunes et plages.


Que vivons-nous
Si ce n’est une poignée de sable
Récupérée au hasard d'une promenade ?

 

mardi 1 septembre 2026

A la St Gilles je fibrille

    Pour une fois je déroge à ma timidité ; alors commençons par la vendange ! N'écarquillez pas les yeux de surprise, je m'explique : on a tendance à dire qu'un humain est similaire à un vin : avec le temps, il se bonifie.

   Suivons donc le parcours d'un Gilles, de la mise en bouteille jusqu'à la "piquette à venir", sur une trame décennale.

   Ici, c'est le vin nouveau, sorti de la chaine de remplissage il y a peu. Il est sous le "choc de la mise", c'est à dire qu'il a besoin d'un certain temps pour retrouver son équilibre.

 

 Nous passons au stade de la jeunesse,ou "arômes primaires". Pour un vin courant, c'est son moment optimal (le premier qui souffle "au petit mâle", je le jette par la fenêtre !).

   Nous arrivons à la phase de fermeture, ou "phase muette". Le vin semble austère, dur et sans parfum. Il ne faut pas le toucher à ce stade. (Surtout pas le toucher, risque d'implosion !)

 

 
   Nous glissons alors dans la maturité et l'apogée "Arômes tertiaires". Le fruit frais cède la place à des notes complexes de sous-bois, de champignon, de cuir, de boîte à cigares, d'épices ou de fruits confits. ("Non non Madame, c'est pas encore du moisi.")

 

   A la quatrième décennale, le déclin est amorcé. Le vin amorce une séquence d'oxydation, la couleur se ternit. 

 

   Avec la cinquième décennale, nous approchons de la fin avec "la sénescence". L'oxydation accélère et la couleur s'assombrit ; tout comme la chute de cette passerelle à plusieurs étages du sol.

 

   La sixième décennale laisse la matière s'effondrer, le vin « s'éteint » et prend des notes de vinaigre ou d'éventé (voire même d’édenté).

 

   Que retenir de ceci ? Que les années ne bonifient pas la plupart des vins, excepté pour ceux qui sont bien proportionnés en tanin, en acidité, en sucre et en alcool ; sans oublier les conditions de conservations.

   En clair, c'est pareil pour les humains, avec une attention particulière : au taux d'humidité (faut pas que le bouchon sèche), de position allongée, de température, d'éclairage, etc.

   Alors, à la St. Gilles, évitez de trinquer avec un Gilles ! 

 

P.S. : Je me suis efforcé de suivre la parcours d'un vin de la sortie de la mise en bouteille jusqu'à sa destination. Pardon aux œnologues pour mes approximations.

La part qui nous appartient

 (L e sujet central, ici, n'est pas la pauvreté, ni une classe sociale particulière, mais la responsabilité individuelle et les conditio...