Premier soir au Japon, premier soir à Hanamaki, dans le nord de Honshû. La région n’est qu’un enchaînement de rizières et de montagnes, une campagne tranquille où le temps semble avancer à pas mesurés. Toute la journée, j’ai suivi ma correspondante, ravie de m’exhiber comme une créature exotique venue d’un autre monde.
Je suis arrivé dans la matinée, mon corps jurant que c’était la nuit tandis que mes yeux affirmaient le contraire. Puis le soir est venu, et mes yeux ont décrété qu’il faisait nuit alors que mon corps, lui, insistait pour dire que c’était la journée. Le décalage horaire, ce tyran silencieux, avait décidé de jouer avec moi.
Me voilà dans le pub tenu par la mère de ma correspondante. L’endroit est animé : hommes et femmes chantent au karaoké, boivent, rient. Je sens les regards en coin, une curiosité presque palpable. Il faut dire que je suis le seul « gaijin » — peut-être même le premier qu’ils voient ici. Soudain, la patronne interpelle les clients ; tous lèvent leurs verres vers moi et lancent d’une seule voix : « Kanpai ! »
J’ai bien compris qu’on porte un toast en mon honneur. Mon visage reste impassible, du moins je l’espère, car j’ai entendu dire que les Japonais lisent les expressions des Occidentaux comme dans un livre ouvert. Je lève mon verre à mon tour et, fidèle à ma réputation de Français sans éducation ni culture, je réponds d’un « tchin‑tchin » tonitruant.
Le temps s’arrête net. Comme dans une scène de fiction où tout se fige, sauf le personnage principal. Le silence devient opaque ; les corps, les visages, les lèvres se pétrifient. Seuls les yeux bougent — tous, en même temps — s’arrondissant de stupeur. Puis le temps reprend, timidement d’abord, avant de laisser éclater les rires. Des éclats francs, des épaules secouées, des yeux qui se mouillent tant ils rient. Je regarde la patronne, encore figée, puis ma correspondante, soudain très gênée.
Les corps se remettent en mouvement, les rires retombent, mais les regards continuent de ricocher vers moi. Alors la patronne, d’un air faussement innocent et dans un anglais aussi approximatif que le mien, demande :
« Pourquoi venez-vous de crier que vous aviez une petite bite ? »
La chaleur m’est montée au visage d’un coup, me peignant en rouge vif. J’ai tenté d’expliquer que mon toast était une formule française, un raccourci culturel malheureux. Je me suis senti soudain très seul.
Le reste de la soirée, quelques clients un peu éméchés sont venus s’asseoir près de moi, levant leurs verres et murmurant un discret « tchin‑tchin », comme pour me témoigner une forme de solidarité.
Le jour et la nuit, dès votre arrivée, vous ont mis à rude épreuve et s’en est suivi cette scène étonnante que vous racontez. Il est préférable, peut-être, de ne pas confronter deux cultures, tout au moins dès le départ. 😉 La connaissance de la langue parfois peut aider, mais…
RépondreSupprimergballand. D'où l'expression que j'affectionne : "Êtes-vous prêt à vivre avec les conséquences de votre manque de préparation ?"
Supprimer;-)
Aujourd'hui, sans difficulté,
RépondreSupprimerLe franc est tombé.
Mais je ne veux rien savoir,
Est-elle vraiment d'une taille dérisoire?
Là n'est pas l'objectif de ce récit.
J'ai souri, merci.
Mme Chapeau. J'ai appris à dévaluer mon "amour-propre" avec le Temps. Qu'importe la taille, ce n'est pas cette dernière qui fait l'homme, mais ses actions... L'idée de sourire est saine, même pour moi ; surtout avec le recul.
SupprimerQue voilà un texte réjouissant !
RépondreSupprimerJ'ai toujours adoré les quiproquos culturels !
Tout cela malgré l'adaptation et le jet lag !
Ça commence parfaitement bien !
Quant aux dimensions des bites, ne dit-on pas : « tout ce qui est petit et mignon » !
AlainX.
SupprimerJe ne répondrais que "Objection votre honneur !" afin de défendre mon client. La défense se retire de l'affaire !
:-)
J'avais lu que l'origine de tchin tchin était chinoise et signifierait "je vous en prie" lorsqu'on invite quelqu'un à boire et que ce sont les soldats français qui auraient ramené cette expression après la guerre de Chine. L'anecdote que tu racontes et cocasse, il vaut mieux connaitre la signification japonaise. Un texte encore bien écrit ! Kanpai !
RépondreSupprimerMyrte. Je ne connais que la version qui remonterait à la féodalité en Europe, où l'empoisonnement étant commun, on choquait deux verres afin d'en mélanger leur contenu qui se déversait sous le choc dans l'autre verre... Le son "tchin" en résultait... Mais où ai-je pu lire cela bon sang de bonsoir ?!
Supprimer;-)
Heureusement que vous n'aviez pas en mains à ce moment là un petit"sacabonbons" ils auraient pense que le tchintchin avait raison d'être.........bien j arrête la mes bétises excusez moi c'était plus fort que moi. Votre nostalgie du Japon vous lance un appel il me semble.
RépondreSupprimerKATAKANA
Katakana. A ce moment là j'avais un gros godet de bière, fort heureusement pour moi... Je ne parlerai pas du dosage de levure.
Supprimer:-)