lundi 21 septembre 2026

L'étrangeté du monde

   Le salon sentait la bière tiède et les amuse-gueules. Autour de la table basse, les étudiants refaisaient le cours de voile et les manœuvres dans le port, hilarité générale à l'appui. Gilles avait cédé aux insistances des universitaires à se joindre à eux : il était l’un des profs de voile, et il paraissait sympa. Ils avaient tellement insisté que s’en avait été gênant ; alors il avait fini par dire « oui » et se laisser conduire.

   Il était assis sur un tabouret, légèrement en retrait. Durant les deux premières heures, il avait scrupuleusement appliqué son protocole d'assimilation. Il avait opiné du chef huit fois, souri aux moments d'élévation de voix collective, et échangé deux phrases fonctionnelles avec une jeune femme prénommée Françoise, phrases qu'il avait formulées en calquant la structure syntaxique exacte de la question qu'elle venait de lui poser. Son devoir d'intégration était accompli. Le quota de présence sociale était atteint. Pour lui, l'air devenait trop dense, pénible sensoriellement. La pièce saturait de signaux inutiles : des rires sans raison valable, des bruits de verres, des émotions désordonnées. Le virus humain en pleine fermentation. Le bruit de fond devenait une vibration physique insupportable au niveau des tempes.

   Sans un mot, il se leva. Il profita d'un nouvel éclat de rire général, déclenché par une anecdote sur un bout coincé dans une écoute, pour glisser son corps le long du mur. Personne ne le vit changer de pièce, passer dans la cuisine. Il franchit le seuil du balcon et referma délicatement la porte-fenêtre derrière lui, coupant le son instantanément. L'air de la nuit était frais, silencieux. Il s'approcha du garde-corps et pencha le visage vers le bas. Un étage. Approximativement trois mètres cinquante de vide jusqu'au sol. Il avait fait cela maintes fois quelques années auparavant, quand il s’échappait à l’insu de tous.

   Dans l'esprit d'un humain ordinaire, descendre d'un appartement implique de reprendre ses affaires, saluer l'hôte, faire une formule de politesse pour s'excuser d'un départ précoce, et emprunter l'escalier. Pour lui, cette chaîne d'actions représentait un coût cognitif au-delà de ses moyens, et une perte de temps considérable. Le balcon offrait une sortie directe et imprévisible. Il évalua le tout : surface de réception, absence d'obstacles, flexion des genoux, absorption de l'impact. Le risque de blessure était improbable.
Il passa une jambe par-dessus la rambarde, puis la seconde. Il se suspendit par les bras puis se laissa tomber dans le vide sans une hésitation, sans la moindre montée d'adrénaline.

   Le choc contre le sol fut net, rapidement amorti par le déroulé de ses chevilles et de ses cuisses. Il se releva immédiatement, frotta son jeans d'un geste machinal et réajusta son pull léger. Au-dessus de lui, à travers la vitre, les silhouettes continuaient de gesticuler dans la lumière jaune du salon. Il les observa une fraction de seconde, comme un chercheur regarde des bactéries sous une lame de verre, puis se détourna.
Il était à trente kilomètres de chez lui. Il n'avait pas de voiture, pas d'horaires de bus à cette heure de la nuit. Cela ne suscita chez lui ni agacement, ni inquiétude. Il savait qu’il ne pouvait compter que sur sa détermination.

   Gilles régla son allure : six kilomètres par heure. Il lui faudrait exactement cinq heures de marche le long de la nationale pour regagner son appartement. Le mouvement répétitif de la marche allait calmer ses sens de l'agitation de la soirée.
   Il s'engouffra dans l'obscurité du bas-côté, le regard fixe, marchant d'un pas régulier et infatigable dans le silence de la nuit ; enfin débarrassé de l'obligation de ressembler aux autres.

 

14 commentaires:

  1. Situation bien gérée. Réussir à fuir « le virus humain en pleine fermentation », ne pas devoir payer « un coût cognitif au-delà de ses moyens », bien évaluer les risques « surface de réception, absence d'obstacles, flexion des genoux, absorption de l'impact ». Félicitations à ce Gilles du Rétroviseur et à sa narration. Contrairement à la masse qui trop souvent subi par soucis des convenances, lui, osait agir.
    ♫ maintenant, qui sait? Comme une partie des humains occidentaux sont persuadés que consommer des boissons alcoolisées et rire sans raison valable sont de bons moyens de tisser des liens entre eux, peut-être que Gilles avait été déposé par la cigogne au mauvais endroit ♫.

    RépondreSupprimer
  2. Mme Chapeau. Aujourd'hui, Gilles ne ne chercherait pas le balcon (ni de ces dames, ni de la cuisine) mais se dirigerait directement vers la sortie, en prétextant aller aux toilettes (curieusement, ces dernières sont souvent près de la la sortie). Les liens restent des entraves qui empêchent de se mouvoir et de penser librement...
    :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ♫ Et peut-être qu'aujourd'hui, les chevilles de Gilles ne sont plus ce qu'elles étaient alors ♫

      Supprimer
    2. Mme Chapeau. Maintenant que vous me le faites remarquer, j'ai les chevilles qui enflent... Oups !

      Supprimer
  3. Fort intéressant votre texte. « Le virus humain en pleine fermentation », là on entre vraiment dans ce personnage étonnant. Sortir par le balcon pour sortir autrement du cadre, pas mal comme idée et sportif ! AH, « les gesticulations » de la vie vue de l’extérieur, cela évoque chez le lecteur d’autres situations. « Comptez sur soi d’abord et avant tout. » une devise à garder en mémoire, tout comme Le silence de la nuit.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ♫ la devise officielle de mon pays, c'est « l'union fait la force », difficile pour moi de changer mon fusil d'épaule ♫

      Supprimer
    2. gballand. La narration relate le passé de l'acteur principal. A ce moment là, il devait avoir quelque chose comme vingt-trois ans, sportif il l'était, tout comme il était sauvage.
      :-)

      Supprimer
    3. Mme Chapeau... L'oignon fait la force, assurément, mais Gilles n'aime pas l'oignon, alors il se "tire ailleurs" (question de fusil...).
      :-)

      Supprimer
  4. Où l'expression "prendre l'air" prend tout son sens...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Myrte. Exactement ! C'est cela "prendre l'air"...
      ;-)

      Supprimer
  5. Gilles, le solitaire continue t il a fuir lors de soirées "chiantes" ou est il plus diplomate en donnant un pretexte (même faux) pour s 'extraire de ce genre de situation et hisser la grand voile? cependant je salue votre côté sportif KATAKANA

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Katakana. Le bonhomme n'est plus ce qu'il était côté sportif... Alors le mensonge, ou la diplomatie pour les plus hypocrites, est de rigueur. Pour la voile, l'image est belle, mais il vaut mieux border toutes les voiles disponibles pour fuir.
      :-)

      Supprimer
  6. Finalement faut-il s'expliquer, voir s'excuser, de quitter un endroit « en voleur » parce que l'atmosphère devient irrespirable pour soi ? C'est une simple mesure d'hygiène.
    Mais qui est capable de vraiment comprendre ?
    Cela m'est arrivé de partir comme un voleur. Mais qu'est-ce que je volais donc ?
    Souvenir de jeunesse. J'ai été invité parce que paraît-il je savais faire rire la galerie. C'est vrai que j'avais un certain humour et pas mal de causticité. Je m'étais les rieurs de mon côté.
    Mais ensuite, la jeunesse, ça se met à danser, à se frotter, aux lèvres à se chercher… et moi dans mon coin… assis sur une chaise, mes cannes toute proche, regardant tristement. Tout ce qui ne serait jamais pour moi…(pensait le jeune con)
    comment rendre supportable l'invivable. ?
    (Pardon pour cette évocation personnelle…)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. AlainX. Ton évocation est, au contraire, très bien venue. La seule différence avec toi fut que j'avais les moyens de sauter d'un étage à ce moment là. Je le faisais régulièrement quand j'étais adolescent. Aujourd'hui je ne m' risquerai pas, je me faufilerai vers la sortie "escalier", tout simplement. Il n'y avait aucun vol pour ce qui concerne ta personne ou la mienne ; nous fuyions ce que l'on nous imposait de manière irrespectueuse.
      ;-)

      Supprimer

La lice

   Oyez, oyez, braves demoiselles d’une époque oubliée. Arrêtez‑vous un instant à mon humble stand, et venez éclairer de votre sagesse ances...