lundi 26 octobre 2026

La ligne de vie

   Je la reconnais avant même qu'elle ne paraisse. Elle ne surgit jamais vraiment ; elle grandit lentement dans les profondeurs, comme une masse noire qui remonterait des abysses pour chercher la lumière. D'abord une vibration indistincte, un frémissement sous la surface de ma peau, puis cette pression familière, insidieuse, qui s'insinue partout à la fois.
Je ferme les yeux. Erreur.

   Dans l'obscurité, elle est plus proche encore. Je la sens gonfler derrière mon front, à repousser les limites fragiles que j'ai dressées pierre après pierre ces derniers jours. Chaque battement de mon cœur semble nourrir sa montée. Chaque inspiration lui donne davantage de volume Bientôt, elle occupe tout l'horizon.
La pièce est silencieuse, pourtant j'entends son grondement. Un roulement sourd, ininterrompu. Le même bruit que celui des vagues qui déferlent lorsque la mer se déchaîne et que le ciel devient indistinct de l'eau.

   Je reste immobile. Comme un naufragé qui aperçoit la tempête sans disposer d'aucun abri. Ma main dérive sur la table, vers ma droite. Les doigts tâtonnent, rencontrent le carton familier, le tirent vers moi. La boîte. Ma « ligne de vie ».
Je la contemple quelques secondes.
   A l'intérieur, les comprimés reposent dans leur alvéole d'aluminium, parfaitement alignés. Dix petites formes blanches. Dix fragments dérisoires face au monstre qui approche. Le souvenir d’une voix remonte à la surface.
« Quand cela devient difficile, prenez-en un demi. Un entier si nécessaire. »
   Si nécessaire.

   Je laisse échapper un rire triste. Comment mesurer le nécessaire lorsqu'on a l'impression de voir se dresser un océan entier devant soi ? Comment expliquer cette peur qui n'a pas de visage, pas de cause précise, pas d'endroit où planter un couteau ou lever un poing ?

   Je pourrais encore attendre. Peut-être.
   Peut-être que l'onde passera son chemin. Peut-être qu'elle s'épuisera avant de m'atteindre. Mais je sais déjà que c'est faux. Je connais sa manière de faire. Je connais sa patience. Elle avance toujours. Toujours. Le grondement devient plus proche.

   Mes épaules se raidissent, se voutent. Mes mâchoires se serrent sans que je m'en aperçoive. Un frisson douloureux glisse le long de ma nuque. Le monde rétrécit. La pièce, les murs, les fenêtres, la lumière qui filtre à travers les rideaux... tout s'éloigne.
Il ne reste plus que l'eau saumâtre. Cette immensité sombre qui enfle à l'intérieur de moi.

   Je détache un comprimé. Puis un second. Le claquement de l'aluminium résonne étrangement dans le silence. Pendant un instant, je les observe dans le creux de ma paume. Deux grains de sable contre une marée. Une pensée fugace me traverse : et si cela ne suffisait pas ?

   L'onde ne répond pas. Elle se contente d'avancer, alors j'avale les cachets d'une longue gorgée d'eau. Ma gorge se contracte. Mon cœur tambourine, et j'attends. Il n'y a plus rien d'autre à faire. Attendre que la digue tienne. Attendre que le barrage résiste. Attendre que la montagne d'eau qui se dresse désormais au-dessus de moi décide si elle va me briser ou simplement passer.

   Je ferme les yeux une seconde fois Le mur liquide est là. Immense. Écrasant. Suspendu au bord de sa chute. Et tandis qu'il commence enfin à déferler, je reste debout, minuscule silhouette face à l'océan, avec pour seules armes deux comprimés dissous quelque part dans mon sang et ce reste de volonté que la tempête n'a pas encore réussi à emporter. Menton rentré et bras serré autour de moi, je voudrais que ce soit le dernier assaut…

   Vœux puéril.




2 commentaires:

  1. Même si ce qui vous arrive est loin d'être enviable, votre façon de raconter ce qui vous arrive est magnifique . J'espère de tout cœur que mettre par écrit aussi magistralement vos souffrances réussit à vous aider un peu. Courage.

    Doué et brillant,
    Même l'inexprimable,
    Il peut l'écrire.

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  2. Ces grains de sable vont finir par devenir des rochers , vous qui avez été marin , ne pourriez vous quitter cet océan pour, pendant un instant, vous retrouver au milieu de ces cerisiers japonais que vous aimez tant et tout cela les yeux ouverts afin qu un rayon de soleil vienne darder votre peau et vous envelopper d'une douceur indescriptible. Je sais personne n est a votre place a ce moment la et tout est plus facile a dire qu'a faire mais..............peut etre aurez vous la chance d avoir un ange pres de vous et non ces satanes cachets. Katakana

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La ligne de vie

   Je la reconnais avant même qu'elle ne paraisse. Elle ne surgit jamais vraiment ; elle grandit lentement dans les profondeurs, comme u...