dimanche 11 octobre 2026

Zone de confort

   Exténué après douze heures de travail, je me déshabille dans la pièce principale, fenêtre grande ouverte sur la fraîcheur de la soirée tombante. L’immeuble en face, qui surplombe mon appartement est inoccupé depuis deux ans ; jusqu'à cet instant, je ne crains aucun regard indiscret.

   Les vêtements sont humides de sueur, désagréables. Je tombe la chemise, le pantalon, les chaussettes et enfin le sous-vêtement. L'air vient rafraîchir un instant ma peau et je me fige pour profiter du moment. 

   C'est à ce moment-là que je perçois un léger mouvement en face et au-dessus : une jeune femme est accoudée à sa fenêtre, en train de fumer et de me fixer en toute décontraction, le sourire aux lèvres.

   Et quelle insistance ! Elle ne détourne pas les yeux, elle ne esquisse pas ce mouvement de pudeur ou de gêne automatique qu'on attendrait d'un témoin pris au dépourvu. Bien au contraire, sa cigarette à la main, elle savoure la scène avec la curiosité placide d'une spectatrice installée au premier rang d'un opéra. 

   Ses pupilles se posent sur moi avec une lenteur méthodique, détaillant chaque centimètre de ma nudité désarmée avec une franchise décomplexée qui me cloue sur place. Ce regard-là n'a rien d'un coup d'œil distrait ou d'une erreur d'inattention ; c'est un examen minutieux, appuyé, presque clinique, qui semble m'aspirer tout entier.

   Je me sens soudain aussi transparent qu'une vitre, prisonnier de cette lumière crue de fin de journée, exposé à sa décence suspendue tandis que mon propre corps, tout à l'heure si fier de son soulagement, se pétrifie sous l'effet de cette fascination unilatérale. 

   Le choc est double pour moi, d'abord l'appartement d'en face est occupé ? Cela s'est fait pendant mon travail et je n'ai pas perçu les indices d'un aménagement récent ? De surcroît, c’est une femme qui me mate en souriant alors que je suis dans la tenue d'Adam ! 

   Que dois-je faire : me comporter comme si de rien n'était, en souriant calmement et en me déplaçant naturellement ? Ma question est plus une interrogation rhétorique. Mon corps agit immédiatement, s'écroulant au sol sur le ventre, et me voilà à ramper comme un lézard pour me soustraire au regard voisin, changeant de pièce jusqu'à la salle d'eau.

   Comment une femme peut-elle mater un homme nu ? N'est-ce pas incrusté dans l'A.D.N. masculin de faire cela ? Ai-je affaire à une « trans », ou à un hybride mental ? Me voilà contrit et décontenancé. Comment me comporter une fois que je serai sorti de cette impasse ?
   Surtout, dès maintenant, je perds ma liberté de mouvement jusque chez moi.

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