Il fallait que je sorte pour ravitailler mon frigidaire. Aucune envie d’aller à l’extérieur. J’ai grimpé dans cette carcasse qui me sert de véhicule, et en roulant je me rends compte que tout ce qui m’entoure n’est que volumes fixes ou mobiles, pour la plupart mécaniques.
Sur le parking, un frisson me traverse : quelqu’un va sûrement m’aborder. Comment vais‑je réagir ? Il me faut brider le démon en moi. J’avance précautionneusement, essayant de ne pas river mon regard dans une direction précise. Les volumes qui se déplacent autour de moi sont organiques.
Jadis, je cherchais à discerner ceux qui pourraient être agressifs ou violents. Ce matin, je me moque éperdument de leur potentiel dangereux : je crains seulement le contact.
J’ai pu esquiver une ancienne connaissance à l’entrée du magasin, me faufilant derrière un volume organique suffisamment lent pour m’effacer de l’autre regard, en mendicité de mon hypothétique reconnaissance.
Dans la surface de vente, je sais où aller. Je ne dois pas traîner dans cet environnement ; mes sens sont en alerte, bientôt au point de saturation. Toutefois, je ne peux pas presser le pas : quelque chose perturbe mon sens de l’équilibre, mon orientation dérive comme un compas qui s’affole lors d’une perturbation magnétique.
Je dois raccourcir mes foulées, les ralentir aussi pour ne pas attirer l’attention des volumes adjacents.
J’arrive enfin aux caisses. Je ne veux pas parler ; je ne peux pas parler. Je sélectionne les caisses automatiques. Au moment de franchir la barrière qui me sépare de la coursive, une voix se fait entendre dans mon dos, proche, trop proche : « Salut toi, ça va ? »
Mes lèvres sont scellées. Je me suis laissé surprendre. Mon système cardiovasculaire s’emballe, mes muscles se tendent. Je tiens les rênes de ma monture serrées, car mon corps veut fuir. J’arrive à tourner la tête en direction de la voix, sans rien dire.
J’ai dû croiser le visage de ce volume organique jadis. Certains traits me semblent familiers… ou pas. La chose émet un autre assemblage de sons que je perçois comme une phrase définitive : « Ah non, je vois que ça ne va pas. » Puis elle se détourne rapidement de moi.
Mon retour entre mes murs se déroule dans un brouillard de lumières et d’ombres, de flous et de clartés, à travers mes larmes.
Il ne me reste qu’à serrer les dents et attendre.
Courage. Si c'est difficile à ce point, j'espère que vous avez pris assez de provisions pour tenir jusqu'à ce que vous vous sentiez mieux.
RépondreSupprimerMme Chapeau. Justement non, je ne m'éternise pas quand je suis au milieu des gens. Il est épuisant de maintenir un bouclier et rester en première ligne. Contrairement à la centurie de la légion romaine, personne ne vient me remplacer quand je suis usé. Mes courses sont incomplètes, et m'oblige à m'exposer à nouveau ; quel que soit mon potentiel du jour. Ce n'est qu'un jour parmi tant d'autres. Bonne fin de journée.
SupprimerEt vous ne pouvez pas faire vos courses en ligne en attendant une accalmie?
RépondreSupprimerMme Chapeau. Je ne suis pas partisan de "faire l'autruche". Il me faut affronter mes maux et les vaincre, quoi qu'il en coûte... Mais ne vous inquiétez pas pour moi, ce serait inédit.
SupprimerDouce journée.
Je comprends votre envie de ne pas faire l'autruche et c'est tout à votre honneur de vouloir affronter vos maux et d'espérer les vaincre.
RépondreSupprimerD'ailleurs, votre titre annonçait la couleur.
RépondreSupprimerMme Chapeau. Comme toute chose qu'on tourne vers l'extérieur : on commence par soi-même. Que ce soit un mensonge, une colère, une insulte, une infidélité, ou je ne sais quoi : c'est d'abord à nous même que nous l'adressons avant de la projeter sur l'autre. Le titre est sur cette idée : une confrontation avec moi-même avant une confrontation avec les autres...
SupprimerBien vu !
Peut-être qu'en essayant de vaincre tes propres démons à doses homéopathiques, le temps agira... Je trouve incroyable que tu partages cela avec tes lecteurs ici, une preuve de confiance ? Autrefois, nous nous limitions à un journal intime non partagé pour voir plus clair en nous. Tant mieux si cet échange de mots fait son effet sur tes maux.
RépondreSupprimerMyrte. Je comprends nettement ton incrédulité, voire ton cynisme, ton dégout de mon entreprise. Je pourrais répondre que nos blogs sont aussi indécents, quelque part, à exhiber nos pensées narcissiques, à montrer nos proches, à magnifier nos moments.
SupprimerUne réflexion sur laquelle je médite une fois de plus.
On apprend de la vie des autres. Les blogs et leurs commentateurs ont l'avantage d'être anonymes pour la plupart. Moins d'apparences à sauver !!
SupprimerNina. L'apparence se revêt du regard des autres. Etant donné que je veille à n'avoir aucun réseau social avec quiconque, leur regard des autres m'indiffère. Mon apparence m'appartient et celles des autres leurs appartiennent. Cela est important pour celles et ceux qui ne regardent pas au-delà de l'apparence, et je respecte cela ; mais là encore, cela ne me concerne pas. Sourire. Douce journée.
SupprimerIl n'y a nulle incrédulité ni dégout de ma part. Pardon si tu as ressenti du cynisme. Je suis d'accord que dès l'instant où nous partageons un blog avec d'autres nous nous exposons. J'ai bien saisi ton allusion au mien à la fin de ton commentaire. Je me pose aussi très souvent la question sur ce que j'expose ou pas.
RépondreSupprimerMyrte. Loin de moi de moi de critiquer ta manière d'être. Ma réflexion est empirique, plus ciblée sur moi-même que sur ton commentaire. Mon ressenti sur ton commentaire est mon problème, pas le tien. Je me demande pourquoi ma lecture me semble exacerbée par tes mots. Sans doute parce que j'ai du mal à supporter mes propres mots ; et que ma tentative d'exorcisme ne fonctionne pas. Si je ne supporte pas les critiques, comment puis-je m’accommoder de la vie ?
SupprimerNe te méprends pas, si colère il y a elle est tournée contre moi.
Douce journée.
Le titre me retient : finalement, nous sommes toujours dans des situations de confrontation, avec nous-mêmes, avec les autres, avec l'environnement en général.
RépondreSupprimerDe la confrontation naît la lumière, douce ou aveuglante. Mais lumière quoi qu'il en soit…
Tu évites les confrontations humaines. Comme une nécessité. Et cela l'est pour toi.
Ton destin ? Ta chance ou ton malheur ? Ton manque de quelque chose/quelqu'un ?
En tout cas : ton choix.