lundi 10 août 2026

Premier contact de l'enfant (suite)

   Après avoir fini la période scolaire derrière les hauts murs du foyer de Montpellier, la D.D.A.S.S. de l'époque m'a envoyé au bord de la mer, en colonie de vacances. Je ne savais pas qu'Odette avait couché par écrit qu'elle renonçait à m'élever, ni qu'elle, mon frère et ma sœur avaient déménagé, changé de commune.

   Le contraste était saisissant : les enfants dormaient sous des tentes « marabout » par groupes d'une vingtaine de gosses. Bien sûr, au cours de chaque nuit, je surprenais toujours un adulte passant dans ma tente ; il vérifiait s'il ne manquait personne, assurément, mais il restait dans l'allée centrale sans jamais s'approcher d'un lit en particulier. Si je pouvais dormir à peu près en sécurité, c'était grâce au duvet qu'on nous fournissait et qui m'enveloppait de près, et surtout il était fermé... On ne pouvait pas m'atteindre à ce moment-là.

   Il n'y avait que des murets pour délimiter la colonie ; je pouvais m'échapper ! Mais pour aller où ? Je savais que j'avais le Grau-du-Roi sur ma gauche et La Grande-Motte sur ma droite. J'avais surpris une conversation entre un moniteur et une monitrice (c'est comme cela qu'on appelait ces adultes-là). Je ne savais pas situer ces noms sur une carte ; d'ailleurs je n'avais pas de carte. Je n'avais qu'onze ans.

   Les adultes ici ne cognaient pas, ils ne venaient pas dans les douches quand on se lavait, ils veillaient juste à ce que nous soyons tous là au réfectoire sans jamais hurler ou frapper soudainement. Ils étaient présents dans les tentes ou lors des déplacements, nous encadrant. Ils organisaient des activités comme au foyer. J'avais appris à mimer les autres sans me faire remarquer, je restais à distance, sans jamais trop m'approcher. Je savais ne pas attirer le regard.

   Tous les matins, je me levais très tôt et marchais dans le sable froid jusqu'au bord de la mer. Je ne me baignais pas, j'abreuvais mon regard des couleurs de l'aube. 
   Le plus incroyable était qu'avant la baignade du matin, on était « libres » ! Libres de faire ce que l'on voulait, presque sans surveillance. C'était un choc pour moi. Certains allaient au Grau-du-Roi à pied par la plage, avec un moniteur qui les abandonnait au village. Certains gosses étaient en compétition pour voler des cartes postales. D'autres lisaient des bandes dessinées fournies gratuitement, un peu partout dans la colonie. 
   J'alternais : la marche vers le village sans participer aux larcins — je n'écrivais que si l'on m'y forçait, comme à l'école — et la lecture de bandes dessinées dont les couleurs me fascinaient.

    Les vacances étaient extraordinaires. Pour la première fois, le danger cessait de me suivre comme une ombre. Il restait derrière les murs du foyer, sauf la nuit. Même les toilettes étaient sans danger : pas de porte d'accès, seulement celles pour s'isoler ; on ne pouvait pas me bloquer et profiter de moi.

    Les vacances se sont terminées. Je n'avais pas d'ami, pas de collègue. C'était mieux parce que je ne les reverrais jamais. J'avais compris cela ; et mon intuition me donna raison : je ne retournais pas au foyer aux murs et grillages.

   On me déplaçait ailleurs, plus loin, dans un nouvel endroit inconnu... 

Une aube sur l'île de Selingan, Malaisie.


7 commentaires:

  1. Ce nouveau texte est très beau. Une pose dans votre horrible parcours, racontée comme d'habitude avec un détachement impressionnant. Peut-être un lieu où vous pouvez peut-être vous réfugier quand les fantômes du passer viennent vous torturer...

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    1. Mme Chapeau. C'est exactement ce que fait l'enfant en moi : retourner dans ces moments de sentiments étranges et aérés... Le détachement est certainement du à la dissociation, afin de me protéger des émotions.
      Douce journée.

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    2. Merci pour vos explications et désolée pour le passé mal orthographié. Bon après-midi à vous.

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  2. J’ai toujours un pincement au cœur en vous lisant. Et je sais que je devrais taire mes émotions, car cela vous déplaît. Mais commenter c’est dire son ressenti.
    Belle journée à vous.
    Carla

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  3. Dame Carla. Vous n'avez pas à taire vos émotions ; après tout vous êtes une humaine... Oui, commenter est dire son ressenti, n'hésitez donc pas à revenir si le cœur vous en dit.
    Belle journée à vous.

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  4. Quelle belle évocation de ce que j'appelle un « havre de paix ». De ces lieux de vie où il n'y a pas de danger, on se sent en sécurité et que peut-être on pourra s'y abandonner comme une bienfaisance qui laisse une trace à jamais.. Alors on peut y retourner, même des années après, parce que le corps en garde trace, car il n'y a pas que des maltraitances dont le corps se souvient. Certes, ce sont des manifestations discrètes et alors on peut ressentir qu'il y a un ami qui s'appelle notre corps, mon corps.
    Je me suis senti en proximité en te lisant, connaissant l'expérience des havres de paix y compris dans les tempêtes. Ce ne sont pas des bouées de sauvetage mais des goélettes avec transats sur la plage arrière.
    Il nous faut revenir consciemment à ces expériences là, on y trouve une nourriture intérieure est une source désaltérante.

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  5. Une colonie qui fait penser à d’autres colonies…
    Surveiller, encadrer, un pas de côté, donc. Joli, ce « j'abreuvais mon regard des couleurs de l'aube. » Un nouveau chemin sans grillage, cela hume bon.

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Premier contact de l'enfant (suite)

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