Je suis tombé sur les comptes-rendus de la consultation médico-psychologique du Centre Hospitalier Gui de Chauliac, à Montpellier. Datés de 1972. On y voyait Gilles, neuf ans, engoncé dans des vêtements du dimanche, croisant les bras et baissant les yeux pour jouer l'enfant sage, pendant qu'il se trémoussait nerveusement sur sa chaise, les ongles rongés jusqu'au sang.
L'examen de la psychologue, Mademoiselle Be., révélait une intelligence normale, un Q.I. de 93. Mais sous les dessins d'enfants – un sapin de Noël joyeux ou un garde-champêtre faisant respecter la loi – le test du Rorschach crachait une toute autre vérité : une anxiété profonde, un sentiment d'être mal aimé, une agressivité intérieure refoulée.
« L'enfant semble peu heureux en famille où il se situe dans une position de rejeté et a adopté une attitude de franche opposition », écrivait le Dr Gr., le neuro-psychiatre ; en dénonçant un rejet massif de la gardienne envers l’enfant.
La gardienne, elle, s'était montrée volubile, drapée dans son bon droit. Elle accablait le môme devant les médecins : orgueilleux, ingrat, forte tête. Elle lui balançait en plein visage qu'elle préférait son frère et sa sœur.
Pour se défendre, le petit Gilles avait trouvé la seule arme à sa portée : « Je ne mange pas, ça l'énerve quand je mange pas ».
À l'école, ce n'était pas mieux. En CE2, le gamin était passif, humilié publiquement par un instituteur sournois, un certain M. Ca. Le piège se refermait sur lui.
Mais le pire restait à venir. À l'âge de dix ans, envoyé en séjour sanitaire pour l'été, le gamin est devenu une proie. Deux viols en l'espace d'une semaine. La première fois, la nuit, dans un dortoir plein, sous la menace d'un couteau tenu par un adolescent. La seconde fois, en plein jour, acculé dans les toilettes par trois adolescents. Personne n'a rien vu. Ou personne n'a rien dit.
Un éducateur m’a même confié autour d’un verre : « Bah, nous on se mêle pas des affaires qui se passent entre gosses ; faut bien qu’ils se défoulent. »
Le môme s'est muré dans le mutisme, devenant lointain, paresseux, absent ; fuguant à la moindre occasion.
Le couperet tombe le 27 décembre de la même année, deux jours après Noël. La nourrice appelle la D.D.A.S.S. et ordonne qu'on vienne chercher Gilles immédiatement. Le gosse ne prend même pas ses jouets avec lui : placement en foyer de l'enfance en urgence.
C'est le début d'un air de valse destructrice ; l'institution le change de foyer et de région à chaque rentrée scolaire. Entre les murs des foyers de l'enfance, derrière les grillages, les humiliations continuent, les violences aussi. Mais cette fois elles sont perpétrées par certains éducateurs ; et pérennisées par les autres adultes qui détournent le regard. Cela a duré deux ans et demi, avec une correspondance entre l'enfant et sa tortionnaire, histoire de conserver "un lien" !
J'ai tourné la dernière page du dossier, celle qui vous laisse un goût de bile dans la bouche.
Rentrée scolaire 1976. L'administration, dans sa grande sagesse bureaucratique, décide de réintroduire Gilles dans la famille d'accueil qui l'avait abandonné trois ans plus tôt. J’ai retrouvé les courriers de la nourrice proclamant vouloir récupérer le gamin par amour ; et de réclamer plus tard les retards de remboursement des frais…
Le revoilà parachuté exactement là où il avait été détruit, mais avec une nouveauté : un homme inconnu traînait désormais dans la maison, jouant le rôle de tuteur. Un type étroit du front, qui aimait jouer de sa ceinture pour remettre les choses à leur place.
J'ai refermé le dossier ; j'en avais assez lu pour aujourd'hui. D'autres enquêtes viendrait au sujet du môme, on me payait pour éclairer les zones d'ombres.
J'ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. Dans ce métier, on cherche des coupables, mais parfois, le coupable, c'est juste le système. Et pour le petit Gilles, le cauchemar ne faisait que recommencer.
J’avais besoin d’une bière, il y avait le bar d’en face ; fallait que j’évacue tout ça avant de rentrer dans mon deux pièces... J'éteignis le bureau, verrouillais la pièce et me précipitait dans l'escalier. J'entendais les cris lointains d'un gamin, quelque part à l'orée de ma conscience...
(à suivre...)
Difficile de commenter. Dans ma vie professionnelle dans la petite enfance, j’ai croisé des enfants dits « terribles ». En fait ils étaient terriblement malheureux pour avoir subi toute leur courte vie les sévices d’adultes et l’indifférence de l’administration. Lorsque je m’occupais d’eux j’essayais de leur apporter l’attention et l’affection dont ils avaient manqué tout en sachant que mon bref passage dans leur parcours serait une goutte d’eau dans l’océan. Une goutte qui, je l’espérais, leur montrerait que ça existe, qu’on pouvait y croire.
RépondreSupprimerMyrte. Je comprends votre intention et votre dévouement, et l'honore. L'histoire que je couche n'est qu'un témoignage et non une accusation ou une condamnation. J'ai été l'un de ces enfants "terribles", un de ces "caractériels irrécupérables", un de ces gosses que les gens du commun voulaient qu'on enferme.
RépondreSupprimerOn va dire que c'était l'époque... Mais aujourd’hui, qu'est-ce qui a changé ?
Oui, les efforts des gens intentionnés sont gouttes d'eau dans un océan de chaos ; mais ces gouttes jouent parfois le rôle d'une bouée, pour certains ; les empêchant de sombrer totalement.
Merci de votre passage, prenez soin de vous.
Des vérités vraies et perturbantes pour la lectrice que je suis. Mon cœur se serre en imaginant le tragique de votre enfance, de votre histoire épouvantable et combien éprouvante. Belle journée.
RépondreSupprimerCarla
Dame Carla. L'ironie dans tout cela est que si je croisais les fantômes de ces gens qui ont portés atteinte à mon intégrité, ils ricaneraient en disant : "Les faits sont là, nous avions raison : tu ne qu'être abandonné, créature abjecte." Alors que si j'en suis là, c'est bien via leurs agissements répugnants...
SupprimerLa société est d'une hypocrisie perfide.
Que votre journée soit douce et pas trop éprouvante.
Une de mes amitiés professionnelles, un homme aujourd'hui disparu, parlait de « ces personnes contraintes de partir dans les lointains d'eux-mêmes et qui n'en reviendront que très difficilement ». L'expression m'est revenue en te lisant. En ce sens il me semble que « tu es un revenant »…
RépondreSupprimerAutre chose, qui fera peut-être « décalé » c'est la très grande qualité de ton écriture, de ta culture par ailleurs, de ta puissante mémoire, Gilles et d'autres choses encore qu'il faut mettre à ton crédit.
Je ne peux m'empêcher de penser à l'extraordinaire puissance de vie qu'il y a dans tout être humain, que je connais pour moi-même, que je vois clairement en toi et qui ne cesse de m'étonner de qui nous sommes fondamentalement et en même temps de me révolter quand on voit les épouvantables gâchis qu'une société peut non seulement produire mais entretenir.
Il y a énormément de lamentable dans tout cela, néanmoins tu as survécu, tu as accompli et réalisé.
Enfin, je te remercie profondément de nous confier tout cela et nous faire confiance.
AlainX. Je reconnais que j'ai survécu, mais étiolé en milliers d'éclats. On ne sort pas indemne de ce fatras de calamités. Je ne sais pas pour la qualité d'écriture, à l'école j'étais très moyen en français et minable dans les autres matières, perturbé par ce que je subissais. Comme j'ai dit précédemment dans des réponses aux commentaires : "je ne suis pas culturé" (cynisme à mon encontre) ; quand à ma mémoire elle pêche par son inconsistance. C'est dans ma mémoire traumatique que je puise, celle-là même qui me hante jusque dans mon sommeil. Oui, la société gaspille et détruit tant de potentiels, et elle persévère à le faire de nos jours (il suffit de lire les médias pour en prendre conscience) ; c'est de cela que ma narration a une valeur : un rappel à réagir et lutter contre la décadence de l'hypocrisie. Ta sensibilité t'honore, quand on connait ton parcours parsemé d'injustices. Mon blog est avant tout un exutoire, tu le sais bien ; mais merci pour tes mots. Prends bien soin de toi, et ne te laisse pas happer quand le creux de la vague t'oppresse, tu es un phare dans l'obscurité de bien des gens. merci d'être toi.
SupprimerToujours aussi difficile pour moi de trouver des mots pour écrire ma réponse. Dans celle que vous m'avez écrite hier, vous me parliez la mémoire traumatique que vous opposiez à la raison. Malgré tout, je pense que vous devez continuer à parler au petit Gilles, lui expliquer qu'il a fait de son mieux mais que malheureusement il était seul contre tous. Et aussi lui dire que même si on le changeait régulièrement d'école, vous êtes fier de lui parce que c'est tout de même un peu grâce à lui qu'on peut vous lire aujourd'hui. Courage.
RépondreSupprimerMme Chapeau. Parfois je m'adresse à l'enfant coincé dans les méandres de ma mémoire. Les larmes ruissellent comme un tsunami qui dévaste tout sur son passage et ne laisse rien de cohérent après lui. Je voudrais tant respirer une fois à pleins poumons et l'âme apaisée ; je donnerai n'importe quoi pour cela... Oui, vous avez raison, c'est l'enfant qui m'a sauvé en provoquant les dissociations, c'est lui qui vient me chercher dans les ténèbres et qui me ramène à la surface... Merci de vos mots, vraiment.
RépondreSupprimerPlutôt que dire « je ne suis pas culturé », peut-être pourriez-vous dire « je n'ai pas reçu les codes » car c'est ce qui vous est arrivé. Quant à votre façon d'écrire, comme AlainX, je pense qu'elle est d'une grande qualité.
RépondreSupprimerMme Chapeau. Je vais retenir l'expression que vous me proposez. J'en comprends le message sous-jacent : "ne pas perpétuer les pensées négatives envers moi." Je vais m'efforcer de prendre note avec humilité de ma façon d'écrire... Merci pour vos mots.
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